(N°15) COLLECTIF –

Pour dessiner les contours de ce que serait une école d’art en phase avec les enjeux du 21e siècle l’Iheap (Institut des hautes études en arts plastiques) devenu ENDA (École nationale d’art) – enda.fr – a recueilli plusieurs avis sur la question « Que devrait être une école d’art ? » posée en 2013. Une sélection de ses réponses devaient faire l’objet d’un ouvrage. En voici une sélection des réponses en exclusivité :

« Une école d’art à mon sens doit proposer un maximum de rencontres entre chercheurs de tous horizons et sensibles à des partenariats, des projets ou le mélange des genres, l’hybride, est roi. L’enjeu du 21e siècle c’est de décloisonner le white cube. », Baptiste Debombourg, le 18 juin 2013

« Une école d’art devrait enseigner les bases des techniques des anciens mais en même temps apprendre aux élèves à exploiter les toutes nouvelles inventions technologiques, et pourquoi pas à en inventer. », Claudine Wayser, le 18 juin 2013

« L’école d’art est le lieu où l’on apprend à remettre ses propres pratiques en question. En cela c’est un haut lieu de résistance contre la paresse intellectuelle rampante – le cerveau « disponible ». L’École d’art doit rendre intelligent. Et l’école doit « éduquer » avant tout. », Thomas Kieffer, le 18 juin 2013

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme : l’intelligence sans humanité, être intelligent mais ne pas avoir de cœur, ne peut apporter quoi que ce soit à un artiste (ou à un être humain en général). L’intelligence va de pair avec le cœur. tant que les écoles, et SURTOUT les écoles d’arts, ne transmettrons qu’une intelligence, elles ne feront que produire de piètres artistes, de piètres hommes. Une machine ne peut pas faire de l’art.», Henri Lefebvre, le 18 juin 2013

« Voilà ce qui me vient à l’idée… Un lieu : International, Sexy, Cool, Échanges, Rencontres, Féminin, Masculin, Masculin Féminin, Expérimenter, Apprendre, Générosité, Analyser, Énergie, Construire, Déconstruire, Reconstruire, Envie d’y être. », Jean-Luc Vilmouth, le 19 juin 2013

« L’école d’art de demain devra mettre un accent sur l’évolution de nos sociétés dans leur globalité : démographie, économie, Internet, nouvelles technologies, politique etc. afin de donner aux étudiants un « but » d’action plus large. Pourquoi ne pas proposer des programmes de partenariat entre les « Grandes Écoles » (Polytechnique, ENS, HEC, Sciences Po etc) et les écoles d’art ? Ceci pourrait être un précieux complément académique pour les étudiants qui dirigeront les entreprises et les ministères de demain! Je pense que l’art est un excellent moyen d’enrichir notre pensée, notre système de réflexion, nos schémas de prise de décision, de vision stratégique etc. L’art ouvre le champ de vision, de perception et apprend à voir/créer des nouvelles opportunités. Exactement ce dont ont besoin les entrepreneurs de demain! En résumé, je pense que l’art devrait être inclus dans les programmes de plusieurs écoles qui n’ont pas de lien historique avec le milieux artistiques. Il faut rapprocher la réalité économique, politique, démographique, environnementale et technologique de l’art… L’école d’art de demain devra être plus proche des dirigeants et des politiciens de demain afin d’ouvrir leur champ de vision et d’encourager leur créativité. », Elena Baltaga, le 19 juin 2013

« Je suis artiste plasticien, consultant en stratégie de marque, chargé de cours en écoles de commerce et auteur. De mon point de vue, l’artiste est une marque, au sens où il marque son territoire en créant un univers artistique qui lui est propre, lequel univers est confronté au marché de l’art et de la communication. L’artiste d’aujourd’hui ne peut plus ignorer cette réalité au risque de se marginaliser. Voici quelques pistes pour répondre à votre question:
– Une école d’art devrait être au minimum bilingue et certains cours devraient être donnés en anglais comme les business school.
– Elle devrait revenir aux fondamentaux et pratiques techniques des Beaux-Arts pour envisager la modernité (tradition/modernité). Un point de vue sur l’art ne suffit pas.
– Elle devrait initier plus profondément les étudiants à la réalité économique et juridique (savoir-se vendre, droits d’auteurs, …) pour leur permettre d’être en phase avec le marché de l’art.
– Elle devrait systématiquement faire des échanges avec d’autres écoles de part le monde (stages, voyages,…).
– Elle devrait développer l’idée des MBA pour approfondir un cursus de base.
Gil Adamy, le 19 juin, 2013

« Un lieu de culture où l’on peut acquérir de solides bases de culture artistique, générale, un lieu ressource où l’on puisse comprendre dans quelles trajectoires et filiations se placent nos futurs travaux. Un lieu ouvert sur l’extérieur (local ou plus) dans ses réseaux, productions, collaborations… Un lieu où professionnels et amateurs se croisent, se rencontrent, voire travaillent de concert à différentes actions locales. Un lieu où les concepts de création puissent être accessibles au plus grand nombre en évitant, notamment dans la médiation, l’usage immodéré de jargons ésotériques tendances. Un lieu où l’expérience sensible, le faire, et la construction d’une pensée, s’alimentent d’une démarche intellectuelle ouverte et rigoureuse, et vice et versa. Un lieu en prise avec son temps, l’économie, la mobilité, l’écologie, les politiques urbaines, sociales… », Gilles Malatray, le 19 juin 2013

« Contemporary art excites when it is about exploring contemporary life, exploiting it’s possibilities. at the moment, there is a danger of quasi-religious indoctrination in art schools attempting to control art into what is acceptable – only traditional even, rather than enabling the ecstasy and terror of risk, intelligence and adventure. », Georgina Turner, June 13, 2013

« Je ne distingue pas de différence essentielle entre ce que devrait être une école d’art et ce que j’ai préfiguré il y a quelque temps déjà sous le nom de Musée des procédés artistiques dépassés et de leur dépassement :
– On sait implicitement que les productions artistiques du passé peuvent être considérées dans certaines circonstances comme de simples matériaux désormais « à la disposition » de tous les prétendants à la création artistique, matériaux pouvant être inclus et surmontés dans un processus de production artistique utilisant, plus ou moins consciemment, des procédés, traitant donc les œuvres dépassées.
– En ce sens, les procédés artistiques modernes sont donc avant tout des procédés de distanciation, de mise à distance : distanciation vis à vis de la « réalité » « naturelle » et historique d’abord (caricature, par exemple), distanciation vis à vis des productions artistiques du passé ensuite (parodie, pastiche, collage, montage, détournement, par exemple). 
– Ce que les imbéciles nomment « art contemporain » n’est rien d’autre qu’un gigantesque processus d’esthétisation généralisé, processus parfaitement débilitant usant précisément de quelques procédés artistiques élémentaires tout à fait repérables et identifiables, processus n’ayant à ce jour été ni entamé, ni distancié, encore moins interrompu. 
– Ce sont, notamment, les procédés (les trucs, si l’on veut) d’esthétiseurs de bas étage qu’il convient de publier, de rendre publics. Parce que l’assèchement mental et affectif des hommes par l’esthétisation « artistique » du monde constitue désormais le processus le plus prégnant de l’époque. Et par ce que ce processus n’est précisément pas encore problématisé publiquement ! Au-delà, ce n’est évidemment que par un dégonflement définitif de la trucologie « artistique-contemporaine » que l’on autorisera, enfin, l’émergence d’un nouvel étage de pensée, puis de production artistique, celui qu’exige l’époque pour se connaître et se comprendre; comprendre par exemple que la vitrification générale des consciences par l’esthétisation la plus grossière et la plus mécanique n’est pas une fatalité. 
– Un musée des procédés artistiques dépassés et de leur dépassement serait donc à la fois : un musée des trucs faciles et éculés de l’esthétisation vulgaire (expositions, installations, performances et ainsi de suite) mis ainsi à la disposition de tous, et définitivement publiés et dévalorisés, un musée des distances, toujours à inventer, pouvant et devant être prises contre l’art unilatéral automatique et aliéné, autorisant alors l’émergence de la parole demandée par l’époque. Il s’agit de réduire un art vulgaire et harassant, atrophiant définitivement les capacités mentales des hommes à la trucologie misérable qui le constitue entièrement. Il s’agit corrélativement d’autoriser l’émergence de l’art (de la poésie !) exigé par l’époque en restituant la possibilité du rêve, de l’imagination, de l’intelligence aussi, étouffées depuis plus de trente ans par d’innombrables décorateurs réalistiques. », Jacques-Yves Rossignol, le 19 juin 2013

« Une chose est sûre: Il faut au moins une base de l’histoire de l’art – l’art à travers les siècles et dans la pensée humaine. On voit actuellement des élèves qui ne connaissent que le plus criant, le plus médiatisé, commercial et récent. La plupart font des sous-produits de leurs profs, ou copient des travaux des artistes qui exposent actuellement. Il ne connaissent pas une œuvre de Vermeer ou Botticelli! Avant de commencer, ils pensent déjà avoir leurs places aux musées…et les sommes à gagner en « faisant » de l’art. Voir les parcours de quelques grands, leur mettra en meilleure proportion avec la réalité. Soit l’élève sort de l’école croyant qu’il est le plus grand génie de son époque, soit il est perdu lorsqu’il veut car il sait qu’il doit… donner un SENS à son travail. Et cette chose là, ça vient avec le parcours – y compris les batailles de la vie. », Adrienne Jalbert, le 19 juin 2013

« Un endroit où l’on accompagne des élèves à développer une pensée qui leur est propre. Un endroit où l’on se rend compte que de suivre des formations est une chose et que d’avoir quelque chose à dire en est une autre. », Rina Sherman, le 19 juin 2013

« Personnellement, je pense qu’une école d’art est une école professionnelle. Comme toute formation professionnelle, elle doit prendre en compte la situation socio-économique dans laquelle elle se trouve. Pour cela, l’école, en plus de ses cours théoriques, doit mettre en place des cours de langues obligatoires et des rencontres et workshop avec les professionnels établis (artistes, critiques, curateurs, galeristes, marchands, régisseurs, photographes, emballeurs…). L’école ne doit pas contraindre les élèves dans leur création. Elle doit permettre aux étudiants de s’exprimer en liberté et doit les accompagner à analyser le sens de leur démarche. En fin de cycles, l’étudiant doit savoir comment présenter son travail (…) en plusieurs langues. Pour ce faire des cours avec des professeurs étrangers peuvent non seulement aider l’étudiant à améliorer son vocabulaire mais aussi à profiter d’une autre lecture, d’une approche parfois différente sur son travail (pragmatique/théorique). Afin qu’il ne perde pas de temps à trouver des débouchés, des cours sur les réseaux et influences du monde de l’art seraient bienvenues. », Olivier Antoine, le 19 juin 201« 

« Ces idées que je vous livre, sur « ce que devrait être une école d’art! », vous les avez sans doute déjà eues mais si un mot ou une formulation peut vous faire avancer dans votre action, j’en serais heureuse. Tout d’abord, il me semble qu’avant de réfléchir à ce que devrait être une école d’art, il serait opportun de s’interroger sur ce qu’elle devrait faire, dans la mesure où nos actes façonnent notre identité. Sans hiérarchie, voici donc quelques voies d’explorations sur ce que devrait faire, permettre, développer… une école d’art en phase avec les enjeux du 21e siècle – d’après moi :
– placer ses forces vivantes au dessus de l’institution et de son l’administration;
– permettre aux étudiants (faudrait-il encore les appeler ainsi ?) de penser à l’économie de leur art, de développer leurs business modèles et de les tester. Je pense à des incubateurs par exemple qui seraient très profitables à ceux qui développent des projets sortant des formes traditionnelles de l’art et créant des sociétés, des produits, des sites… à vocation artistique;
– épauler les étudiants dans la construction de leur réseau, qui est d’une nécessité vitale;
– rémunérer ses intervenants à des tarifs élevés, matérialisant ainsi une forme de reconnaissance d’un travail chronophage et énergivore – enseignement et recherche;
– être à l’écoute des besoins des étudiants et y répondre;
– si transmettre des références et des repères dans l’histoire de l’art est indispensable, faire naître le goût de la recherche, la curiosité et favoriser l’autonomie dans la construction du savoir est essentiel à mon sens. L’initiation à la recherche, le plus tôt possible, est donc souhaitable. D’autant que cela est plus stimulant intellectuellement qu’apprendre sa leçon – et bien plus efficace;
– faire que ses étudiants murmurent à l’oreille des ordinateurs (savoir créer un website, un clip, une image, une animation) et des inconnus (savoir se présenter, s’exprimer correctement, expliquer ce que l’on fait ou propose) – la base, quoi;
– favoriser les projets de groupe et l’association de compétences;
– suivi individuel et régulier de chaque étudiant en rendez-vous confidentiel, hors du groupe;
– donner du grain à moudre (infos, intervenants, expériences…);
– permettre aux étudiants d’essayer et de rater, leur apprendre à réagir face à l’impasse;
– rendre les étudiants épanouis, singuliers, endurants, débrouillards, autonomes, informés et critiques sur le monde.
Une école qui ferait tout cela serait donc plus un tremplin qu’une vieille marmite remplie en septembre et vidée avant l’été. Ce serait une structure qui propulse plus qu’elle ne façonne, qui personnalise plus qu’elle ne standardise. Une école fluide pénétrant les brèches et les articulations. », Aurélie Bousquet, le 19 juin 2013

« Un lieu d’expérimentation, un lieu lutte contre la spécialisation, une incitation à la transversalité, une formation à l’esprit critique et à l’indépendance. Une école du courage (il en faut beaucoup dans une vie d’artiste), de la survie en milieu hostile. Une préparation à l’abnégation et à la résistance… », Dominique Deyber, le 20 juin 2013

« Cette question en amène d’autres : à quoi doit-elle former, quelles connaissances et quelles valeurs doit-elle transmettre, à quels défis doit-elle répondre, etc. Dans cette perspective, il ne doit pas s’agir uniquement de l’acquisition de savoirs supplémentaires. Devant un art qui ne cesse d’inventer de nouvelles formes et de nouvelles approches des réalités complexes de ce monde, cette école doit offrir un éventail d’enseignements permettant questionnements, expérimentations, mêlant pratique et théorie, pensée conceptuelle et connaissance des enjeux de notre contemporanéité. Cela suppose qu’elle trouve des occasions de construire une relation au savoir qui amène à l’esprit critique, à la réflexion ouverte, qui crée les conditions d’une autonomie, de recherches et de transversalité; pour être un espace de dialogues, de liberté de propositions, d’élaboration de projets … pour qu’en franchissant le seuil de cette école, il ne soit plus question de cloisonnement, de formatage, de banalisation, mais d’une expérience où l’art nous promet de penser de nouvelles utopies esthétiques et l’émergence de nouveaux regards. », Carol Cultot, le 22 juin 2013

« En ce qui me concerne, une école d’art devrait être un judicieux mélange entre l’IHEAP, les Arts Décoratifs, les Beaux Arts et le Conservatoire national de Musique et de Danse, accessible à tous sans condition d’âge mais selon motivations. », Isabelle Schmitt, le 24 juin 2013

« Une école d’art… Un grand creuset qui permette aux artistes de communiquer entre eux mais aussi avec les institutions comme le Palais de Tokyo, les agents d’artistes, les SVV, les foires, les galeries à Paris et à l’international… », Alexandrine Laurent, le 24 juin 2013

« Une école d’art doit être un lieu immersif, un pensionnat pour jeune fille… mal élevée… », Josée Sicard, le 25 juin 2013

« Une école d’art doit être une institution professionnelle, structurée et efficace. On y transmet des disciplines et des pratiques repérées dans la tradition comme dans les expériences les plus récentes, décrites et analysées par un corps enseignant constitué d’experts. Les étudiants, recrutés sur concours, doivent réussir des examens de fin d’année dans chaque discipline pour obtenir le droit de continuer leur cursus. Il faut cinq années réussies pour obtenir un diplôme, on peut continuer pendant deux années pour obtenir un post-diplôme, et le directeur peut encore décider d’instaurer, pour les étudiants post-diplômés qui le souhaitent, tous les post-post-diplômes nécessaires. Il faut garder à l’esprit que l’institution fabrique des produits culturels et de la décoration. Les étudiants les plus aventureux quitteront donc rapidement l’école, et feront ce qu’ils ont à faire, utilisant leurs acquis comme bon leur semblera. Les étudiants plus laborieux qui iront jusqu’au bout de leur cursus feront probablement d’excellents artistes pompiers, de bons gestionnaires d’institutions culturelles, ou des enseignants de grande qualité. », Hubert Renard, le 25 juin 2013

« Pour répondre à cette question sur ce « que devrait être une école d’art » en phase avec les enjeux du 21ème siècle, je prends en considération mon expérience de cette année à l’Iheap. Les points positifs:
– Une sélection de participants venant d’horizons très variés. Le risque de ne pas avoir les mêmes envies ou disponibilités peuvent être contrebalancés par des enrichissements inter-actifs mutuels pour peu qu’ils soient activés.
– Le choix d’un nombre de participants pas trop conséquent pour une meilleure qualité de travail.
– L’orientation qu’a pris l’Iheap est intéressante puisqu’il s’agit de s’intéresser à des démarches artistiques qui peuvent déjà exister mais qui sont soit pas ou mal connues ou reconnues dans des écoles d’art plus traditionnelles et en tout cas peu prises en considération. Une institution comme celle de l’Iheap valorise ces démarches en s’y intéressant, en les soutenant et en les aidant à se développer, à s’enrichir et à se confronter à de nouvelles possibilités de mises en questionnements et en actions.
– Elle met aussi en place un enseignement et des conditions de possibilités qui aident à créer de nouvelles démarches et projets.
– Pour ce faire, des axes et thèmes de réflexions ont été élaborés tels, « l’invisuel », « le public d’indifférence »…et grâce à un dispositif d’apports par des intervenants et par des recherches et expérimentations en art.
– Le contenu des deux cycles constitués en deux trimestres devraient sans doute être mieux répartis. En effet, les réelles séances de travail sur les démarches et projets des participants ont surtout débutés au second cycle, avec plus d’interventions sous formes de « cours » au premier cycle.
Une meilleure répartition avec une mise « au travail » dès le premier cycle permettrait d’accorder davantage de temps à ce précieux travail et sans doute d’utiliser de manière plus efficace le contenu des présentations des divers intervenants. En étant également programmées dès le premier cycle, les participants auraient ainsi l’occasion d’interagir et de faire connaissances de leurs démarches plus rapidement. Cela éviterait peut-être aussi l’absentéisme lors des dernières séances, peut-être dû à une accélération de surcharge de travail (?) mais qui du coup a un impact négatif. Beaucoup d’énergie pour mettre en place les séances, trouver les lieux, trouver et payer les intervenants pour que finalement peu de participants en bénéficient avec le contrepoint d’un moindre intérêt pour les intervenants d’avoir un auditoire restreint.
– En ce qui concerne les intervenants, les thèmes abordés ont été très enrichissants.
Certaines séances auraient méritées d’avoir une plage horaire encore un peu plus conséquente pour approfondir les séances de travail et laisser plus de temps aux explorations et expérimentations. Je fais référence aux deux journées de travail avec Liliane Viala et Sylvain Soussan qui auraient pu être encore exploitées. De même que les outils de travail et rélexions proposés par Philippe Maîresse n’ont pas permis d’être suffisemment expérimentés par les participants.
– Pour faire référence à une proposition de Christian Ruby, « l’universel, c’est l’interaction au minimum », Il serait sûrement également très intéressant de pouvoir organiser des rencontres avec plusieurs intervenants en une même séance. Peut-être sous forme de journées d’études ou tables rondes. Et pourquoi pas, créer des passerelles avec des laboratoires universitaires qui eux aussi se questionnent sur des pratiques différentes ou sur des thèmes plus généraux comme le marché de l’art, l’art et l’économie, l’art et le politique, l’art et la société, l’art et le design et l’arcitecture, l’art et le numérique, l’art et le travail, l’art et l’environnement, l’art et la science, l’art et le langage, l’art et le geste, l’art et le corps, etc.
– La présentation du livre de Francesco Masci au Palais de Tokyo et la conférence de Ghislain Mollet-Vieville et Jean-Baptiste Farkas à l’Espace Paul Ricard répondaient déjà à cette perspective d’interventions différentes.
– Le format « Laboratoire » pourrait peut-être aussi être exploité avec des axes de recherches sous formes d’expérimentations…
– C’est également intéressant de laisser les participants faire des propositions. Par exemple, grâce à cela, Anne-Sophie Phares a mis en place INDESPOT, instrument à utiliser comme plateforme de mise en commun et d’échanges. A mon avis pas suffisemment exploitée et qui pour être plus investie demande peut-être aussi un engagement plus important des responsables et intervenants de l’école. Par exemple, si toutes les informations passaient par une plateforme obligatoire, les participants s’accoutumeraient au format et auraient peut-être ainsi plus l’envie de s’en servir. C’est un outil formidable, mais il y faut une dynamique. Même les personnes comme Lauraine Dufour Videloup qui l’avaient inesti dès le début se sont découragés de ne pas avoir de relais et de répondant…
– C’est également dommage que des intervenants proposent d’envoyer des documents relatifs à leur présentation, finalement peu transmis et qui auraient trouvé une place dans cet espace.
– D’ailleurs, si cet espace était mieux exploité, il serait une mine de trésors pour d’évenetuelles publications à venir…
– L’utilisation des technologies notamment pour des échanges et témoignages comme lors de la séance organisée autour d’Yvon Nouzille, agent souple pourrait être plus utilisés.
– Certains sujets pourraient faire l’objet d’informations: outils informatiques, numériques, médias, presse, statuts d’artistes (mises en places, implications, engagements, conséquence…), etc. 
– La place qui a été faite au sport a été très bénéfique et mériterait d’être aussi encore davantage exploitée.
– J’aime également l’idée de partager des repas, des voyages ou des lieux qui ouvrent d’autres perspectives que celles de cours. La visite de l’agence d’architecture de Guillaume Aubry, la journée passée à Main d’oeuvre, les expériences faite au Potager du Roi à Versailles et à de la Ferme du Bonheur à Nanterre ont été de très belles découvertes et donc encore un grand merci à Guillaume, Jon Bernad et Isabelle, Benjamin Arnault, Sandrine Moreau!
Voilà les quelques pistes pour une école d’art souhaitable qui me viennent sur la base d’un bilan de mon expérience à l’Iheap. L’Iheap est donc un Institut qui propose déjà un espace questionnant les enjeux du 21e siècle avec des séances réparties dans la ville faisant ainsi découvrir des lieux, des institutions et des personnes, et l’ouverture à d’autres propositions, ce qui est appréciable. Les séances de travail fonctionnent bien avec un bon état d’esprit d’ouverture et de générosité, chacun écoutant les projets des autres et les aidant à y réfléchir et à les approfondir. Par contre, les propositions intéressantes qui ont pu être faites par les participants ne sont pas assez partagées en dehors de l’Iheap et c’est sans doute dommage. Sûrement un manque de temps mais peut-être aussi de curiosité? Je ne sais pas si une école d’art pourrait mettre en place un processus ou une plage horaire favorisant ces moments? », Sessionniste à l’Iheap, Session VIII, le 26 juin 2013

« Je vous remercie de votre e-mail et de votre intérêt. Malheureusement, étant au fond un artiste du 20e siècle, je ne me sens pas vraiment qualifié pour parler des « enjeux du 21e siècle », mais il y a des écoles d’art, envers et contre tout. Sorry and best wishes! », Olivier Mosset, le 30 juin 2013

« Une école d’art doit-être un bouillon de culture révolutionnaire pragmatique et efficace. », Eric Cichacki, le 30 juin 2013

« Je m’apprêtais d’ailleurs à répondre à la première sollicitation que vous m’aviez envoyée sous la forme d’une question « Que devrait être une école d’art ? », ayant justement à ce propos quelques « idées », notamment, pour l’évoquer très rapidement ici, quant à sa nécessaire ouverture transdisciplinaire au monde, à son histoire et aux enjeux multiples (politiques, sociétaux, économiques, urbanistiques, esthétiques, etc.) qui l’animent et le structurent. Mais aussi – chose que je trouve en général vraiment mal abordée et assumée dans les écoles que j’ai traversées jusqu’ici, tant d’ailleurs par les étudiants que par les enseignants eux-mêmes, alors même que ce sont eux qui sont précisément censés en faire comprendre la nécessité – il me semble que la place accordée à la parole des étudiants au regard de leurs propres réalisations, à son rôle, voire en effet à sa nécessité reste la plupart du temps aussi mal comprise qu’encouragée, que sollicitée ou que consolidée. N’est-ce pas seulement à partir de là d’ailleurs – comme y aspire fondamentalement toute école d’arts – que commence le véritable échange entre l’étudiant et ses professeurs ? », Michel Gaillot, le 17 juillet 2013

« Une école qui dépasserait le domaine artistique pour ne plus être le reflet d’une pensée stagnante et servile au marché de l’art, une école qui ne serait pas enfermée dans un cadre ou fixée sur un socle immuable. Une école qui aurait pour devise « Pour bien penser, il faut penser à côté » (Bertini). Une école qui ferait le vide des objets d’art pour que l’expérimentation, la réflexion et le partage puissent constituer les nouvelles expressions de l’art. Une école avec de multiples horizons et qui saurait remettre régulièrement son avenir en jeu pour s’ouvrir à une multitude d’actions disséminées et infiltrées dans le corps social. Une école qui renouvelerait constamment ses points de vue en changeant les dispositifs de l’art et de sa représentation. Une école où l’on ne serait pas là pour le plaisir mais au sein de laquelle on aurait quand même beaucoup de plaisirs à partager. Une école qui s’octroierait des temps de crétinisation alterné avec des temps de dé-crétinisation. Une école qui, en dispensant de l’énergie, enseignerait un mode de vie qui pousserait les étudiants à agir plutôt qu’à critiquer. », Ghislain Mollet-Viéville, le 12 juillet 2013

« Une émanation du Bauhaus, un interstice social au sens de Marx, un espace critique anti-pragmatique pour réinventer l’existence et repenser la communauté. », Hassan Afnakar, le 22 juillet 2013

Une école d’art » en phase avec les enjeux du 21ème siècle:
– est différente des écoles traditionnelles et propose une multitude de ramifications, de croisements, d’ouverture, de possibles…
– elle sélectionne des participants de tous âges, venant d’horizons variés, non nécessairement artistes, non nécessairement diplômés mais très motivés et curieux.
– s’intéresse à des démarches artistiques qui peuvent déjà exister déjà mais qui ne sont pas ou qui sont mal connues ou reconnues voir peu prises en considération. 
– valorise ces démarches en s’y intéressant, en les soutenant et en les aidant à se développer, à s’enrichir et à se confronter à de nouvelles possibilités de mises en questionnements et en actions.
– s’interroge sur leur économie.
– met en place un enseignement et des conditions de possibilités qui aident à créer de nouvelles démarches et projets.
– élabore des axes et thèmes de réflexions spécifiques: « l’invisuel », « le public d’indifférence »…
– active chaque année de nouvelles propositions fort de ses expériences: « le déceptuel », « l’amni »(?pour ami/ennemi)…
– a un dispositif d’apports par des intervenants multiples et par des ateliers de recherches et expérimentations dans de multiples domaines.
– répartit le contenu des séances en cours et en séances de travail sur les démarches et projets des participants. 
– favorise les interactions et active les enrichissements interactifs mutuels, inter-culturels.
– favorise l’efficacité de la mise en relation des contenus des présentations des divers intervenants avec les projets de chacun grâce au travail en groupes restreints et grâce à la mise en place d’une plate-forme interne de mise en commun et d’échanges qui doit nécessairement être activée pour fonctionner: comptes-rendus de chaque intervenants et mise en lien avec les projets de chacun.
– l’investissement de chacun est primordial; un cursus « presse » y est lié pour le travail des thèses et pour les publications…
– des formations complémentaires « à la carte », sont proposées concernant des thèmes abordés comme les statuts d’artistes (mises en places, implications, engagements,conséquence…), etc., ainsi que des formations pour mieux utiliser les outils informatiques, numériques, médias, presse…
– utilise plusieurs formats de séances: »cours, colloques, séminaires, conférences, journées d’études, tables rondes, séances de travail à thèmes, par groupes, séances d’expérimentations, organise des rencontres avec un ou plusieurs intervenants en une même séance, utilise les vidéoconférences…
– créer des passerelles avec des laboratoires universitaires qui eux aussi se questionnent sur des pratiques différentes ou sur des thèmes plus généraux comme le marché de l’art, l’art et l’économie, l’art et le politique, l’art et la société, l’art et le design et l’architecture, l’art et le numérique, l’art et le travail, l’art et l’environnement, l’art et la science, l’art et le langage, l’art et le geste, l’art et le corps, l’art et le temps, l’art et l’immatériel, etc.
– créer des passerelles avec le cinéma, le théâtre, la danse, la littérature, la philosophie… 
– des ateliers « sport »/ »spiritualité » innovants, méditations, « laboratoire de gestes », « Butho et littérature »… sont proposés.
– Offre des plages horaires qui ouvrent sur d’autres perspectives que celles de cours; sortir de l’école en découvrant, explorant des lieux, des propositions d’intervenants et de participants… 
Absolument idéal. », Véronique Hébert, le 29 juillet 2013

« Pour un enseignement de l’art ignorant »
« L’intelligence n’est pas puissance de comprendre qui se chargerait elle-même de comparer le savoir à son objet. Elle est puissance de se faire comprendre qui passe par la vérification de l’autre. Et seul l’égal comprend l’égal. » Jacques Rancière, Le Maître Ignorant p.123
« La leçon émancipatrice de l’artiste, opposée terme à terme à la leçon abrutissante du professeur, est celle-ci : chacun de nous est artiste dans la mesure où il effectue une double démarche ; il ne se contente pas d’être homme de métier mais veut faire de tout travail un travail d’expression. Il ne se contente pas de ressentir mais cherche à faire partager. » Jacques Rancière, Le Maître Ignorant p.120
Mes propositions pour une école d’art souhaitable :
Proposition 1 : Ce n’est pas l’art qui peut s’enseigner, mais l’artiste qui peut nous enseigner à mieux être ce que nous sommes ensemble.
Proposition 2 : En cherchant à « enseigner l’art » nous nous trouvons sous le coup d’une égalité magistrale : l’artiste à qui nous voulons enseigner l’art est celui qui nous enseigne que nous sommes ensemble ignorants.
Proposition 3 : Ou bien : celui que nous voulons aider à devenir artiste l’est déjà – sans quoi il n’entendrait rien à notre enseignement, duquel nous-mêmes ne savons rien.
Proposition 4 : Ou encore : ce n’est que parce que nous sommes artistes comme lui que nous pouvons parler à celui qui ne sait pas encore qu’il l’est, et ce n’est qu’en lui parlant que nous découvrons que nous sommes, comme lui, ignorants.
Proposition 5 : L’art ignorant n’est pas le lieu particulier d’une expression plus sensible ou plus intelligente du monde. Enseigner l’art ignorant est apprendre ensemble que tout métier, toute activité, est une expression intelligente et sensible du monde et de ce que nous y faisons – le travail artistique n’étant pas l’un de ces métiers, mais la composante expressive de toute activité.
Proposition 6 : Enseigner l’art est ainsi apprendre ensemble à détecter, à révéler, à reconsidérer la dimension intelligente, sensible et expressive des activités humaines, sociales, productives, qui est la capacité à comprendre le monde et à le mettre en ordre.
Proposition 7 : Toute institutionnalisation de l’art ou de son enseignement comme lieu privilégié de l’émancipation des activités dans leur capacité compréhensive, expressive et ordonnatrices du monde, empêche l’émancipation qu’il cherche à susciter.
Proposition 9 : L’enseignement de l’art ignorant ne privilégie pas de lieu, de formes, ou de modalités d’enseignement ni d’art. Il suppose que toute personne dans toute activité exerce sa pleine capacité esthétique.
Proposition 10 : La capacité esthétique est faite d’une part de la capacité intelligente à comprendre comment mettre le monde en ordre et d’autre part de la capacité expressive et sensible à partager cette compréhension.
Proposition 11 : L’ordre dominant cherche d’une part à instituer une distribution inégale de la capacité à mettre le monde en ordre, d’autre part à nier que cette capacité s’exprime dans des formes sensibles, en prétendant limiter le sensible aux sentiments et aux passions.
Proposition 12 : L’art d’expression agit contre la domination en redonnant aux dominés la reconnaissance de leur ressenti. Dans cet art l’œuvre réalise par procuration la reconnaissance des sentiments et des expressions refoulés.
Proposition 13 : L’art ignorant est l’art de la reconnaissance des intelligences et des compréhensions mises en œuvre dans toute activité sociale, contre la domination qui, en intégrant les personnes avec leurs sentiments au processus de production et de distribution, cherche à mieux ignorer leur capacité de compréhension des mécanismes de mise en ordre du monde.
Proposition 14 : Réhabiliter le ressenti des exclus est la base de l’émancipation morale. Reconsidérer toute activité comme la mise en partage de la conception d’un ordre possible, exprimée dans des formes sensibles, est la base de l’émancipation politique.
Proposition 15 : Par l’art d’expression il s’agit d’émanciper les sentiments opprimés pour révéler la dimension inique de la domination, productrice de souffrance et de mépris, et remettre de l’égalité entre les êtres dans leur capacité à éprouver. Par l’art ignorant il s’agit de révéler sa dimension politique productrice d’invisibilité, et d’émanciper les intelligences ordonnatrices, compréhensives et expressives.
Proposition 16 : La condition de l’émancipation politique est de ne pas réduire la part intelligente de l’activité sous la domination de l’œuvre, mais au contraire de réduire l’œuvre à une partie de l’activité.
Proposition 17 : C’est pourquoi l’enseignement de l’art ignorant ne consiste pas à apprendre à maîtriser des effets et provoquer des sentiments ou des réactions, mais à apprendre à lire dans toute activité une intelligence et une proposition équitable d’organisation du monde social, et à se faire l’écho de cette intelligence pour la partager et la faire reconnaître, sans jamais la réduire ou la minimiser par rapport à cet écho.
Proposition 18 : L’enseignement de l’art ignorant consiste d’une part en un programme de désapprentissage : s’attacher à désapprendre que l’art détienne quelque privilège, et d’autre part en un programme d’apprentissage : apprendre comment toute activité non artistique est l’exercice de la capacité esthétique, sensible et intelligente à comprendre et à mettre en ordre le monde.
Proposition 19 : L’art ignorant est la mise en partage de ce double programme. Le rôle de l’artiste est d’apercevoir et de montrer l’exercice égal par tous de la capacité esthétique, de manière à ce que l’évidence de son partage ne puisse plus être niée ou refoulée sous des institutions se réservant arbitrairement cette capacité.Proposition 20 : Une fois le programme affiché, les volontaires à y contribuer devront d’abord déterminer leur sujet, c’est-à-dire le champ d’activités hors de l’art qu’ils peuvent explorer. Il s’agira pour eux, sinon de pratiquer ces activités, du moins de s’y insérer de façon intime pour être en mesure de les comprendre, avec les personnes qui les exercent, en tant qu’activités intelligentes et sensibles de réorganisation égalitaire de l’ordre en place, c’est-à-dire en tant qu’activités esthétiques.
Proposition 21 : Ensuite ils chercheront à se faire l’écho de la qualité esthétique des activités étudiées, c’est-à-dire d’en exprimer la dimension de compréhension et de partage d’une mise en ordre du monde, en collaboration avec les personnes exerçant ces activités.
Proposition 22 : Se faire l’écho de la dimension « esthétique » des activités non artistiques, c’est-à-dire de leur dimension politique de ré-organisation du monde, sans réduire ces activités à leur écho, ni prétendre détenir une maîtrise d’expression ou de compréhension, nécessite une voix insérée dans le cours des activités, dont l’œuvre doit faire partie.
Proposition 23 : C’est pourquoi l’art ignorant et son enseignement ne parlent pas d’une voix détachée, instituée, savante et dominante, mais d’une voix ignorante, insérée dans le concert des voix prétendument non-esthétiques dont ils se font l’écho.
Proposition 24 : L’art ignorant, qui se fait l’écho esthétique d’esthétiques refoulées, les met ainsi en pouvoir d’agir. Proposition 25 : L’enseignement de l’art ignorant et l’art ignorant sont une seule et même activité : redonner en partage l’écho inentendu de pouvoirs d’agir privés de voix, du sein même des activités où ils s’exercent.
Philippe Mairesse, le 4 septembre 2013

«  Idéale  », une école d’art  ?
La situation que j’occupe comme simple intervenant dans les écoles d’art ne me permet pas de répondre globalement à la question posée. Et certainement pas en ayant recours à une quelconque expérience de ce qu’elles devraient être. La modalité de rapport que notre époque entretient avec le futur permet éventuellement encore moins de dessiner un idéal ou une utopie d’école, alors même que la fin des utopies ne cesse de se décliner sur tous les plans, tandis que de telles écoles, paradoxalement, restent le lieu même d’une utopie par laquelle il est permis aux étudiants, ici sélectionnés, de ne pas entrer immédiatement dans la sphère du travail. 
Mais, sans aucun doute, cette non-intégration de moi-même à l’organisation de ces écoles, me permet, à partir de la strate intermédiaire que j’occupe, d’y répondre de biais et en modifiant quelque peu son libellé. 
Que faudrait-il articuler pour qu’une école d’art – et une école qui, comme toutes celles de ce type désormais, ne forme pas seulement des artistes, mais aussi des médiateurs artistiques et culturels, des «  cadres  » pour le champ artistique, …
– redevienne sans cesse contemporaine  ?
Vieille question, si l’on admet que Richard Wagner la place déjà dans la bouche des Maîtres chanteurs(Acte I). Mais on ne peut sans doute plus la résoudre par une opposition simple entre l’ancienne règle (Beckmesser) et la nouvelle règle (Walther).
D’autant que toute école spécialisée et à vocation professionnelle suppose une organisation spécifique, en général conçue à l’encontre d’autres organisations, qui peuvent se scandaliser de la réduction impliquée de leur monopole.  Dès lors, toute école de ce type exprime d’abord, et sans doute trop fortement, une hiérarchie de valeurs qui domine son système d’enseignement parce qu’elle veut la transmettre, en accord ou en conflit avec les autres systèmes d’enseignement et tout le système social. 
Elle suppose donc nécessairement l’engagement d’individus dotés d’une compétence, préalablement acquise, de schèmes de perception et de pensée et de tout un capital d’expériences… (contrôlé au moins par le concours ou l’interview d’entrée). 
Enfin, elle présuppose que l’on fasse de l’institution, donc de l’école même, le cœur d’une action culturelle et pédagogique, valorisée comme telle et comme instance investie d’un pouvoir dans l’accession aux statuts sociaux. 
Mais justement, dans ce rôle, elle finit par dissoudre l’essentiel  : les exercices de formation et la possibilité de laisser s’édifier des archipels de compétence, au profit de la promotion de manières de voir uniformes, d’une idéologie de la transmission des dispositions savantes uniformes qui a deux défauts ici  : virer à l’inculcation de modèles, en multipliant les charges d’en sanctionner l’assimilation  ; valoriser un «  naturel  » qui n’est rien d’autre qu’une histoire qui ne porte pas la trace de sa genèse. 
Une autre école envisageable pourrait alors s’articuler autour de ces notions d’exercice et d’archipel dont la propriété, pour l’heure, est qu’elles ne constituent pas une doctrine. 
Exercice ? Cela consisterait d’abord à renoncer à former à l’appropriation de biens symboliques mis à la disposition des étudiants, pour mieux s’intéresser à l’appropriation des moyens de se les approprier. 
Archipel ? Il s’agirait de former un réseau complexe de liens, permettant à l’œuvre de circuler à partir et entre des créateurs multiples  ; elle se développerait dans diverses directions et se connecterait avec d’autres, à l’infini  ; elle se réaliserait non dans un rapport mécanique entre artistes et médiateurs, mais dans un rapport dynamique entre des orientations différentes entre lesquelles circulent la création et la médiation, chacune médiatisée par l’autre. 
En un mot, là où les écoles d’art se fondent souvent sur une unique conception de l’art, et sur une conception de la culture qui oppose un peu caricaturalement les tenants des Lumières (valeurs, transmission) et les partisans de l’autoformation, il serait possible d’imaginer une école déployant en chacun de ses membres une culture de soi, dont la première propriété serait de donner à chacun confiance dans ses capacités à œuvrer à l’égal de tous les autres, et sans aucun doute aussi avec eux. On peut ainsi imaginer que la discussion de projets y devienne centrale (1), la confrontation à ce qui a eu lieu aussi, mais encore la constitution de Cahiers de l’école, initiés par l’école même, sur la base des travaux des étudiants, ainsi que le travail sur des projets qui ne relèvent pas uniquement de la commande, …
(1) Réf. Antoni Muntadas  : «  Un des éléments les plus intéressants de l’enseignement, c’est la discussion des projets  : examiner la méthodologie, mettre en évidence les lacunes, faire des propositions, apporter de la contradiction. Un projet, cela signifie un processus. C’est-à-dire du temps. Au départ, il y a une idée, un concept, une intention, un sujet qui suscite le désir d’en savoir davantage. Ensuite, il y a une recherche portant sur ce qui existe déjà  : écrits, films, œuvres ou documents disponibles dans les bibliothèques. Je porte une attention particulière aux mots et à leurs multiples significations. Il y a des mots dont on considère le sens comme allant de soi, alors qu’il existe en réalité différentes nuances ou interprétations intéressantes. Immédiatement après la recherche commence le travail de terrain  : interviews, prises de vues, conversations. Ensuite, au cours d’une période de réflexion, je choisis le médium nécessaire…  », Art Press, N° 394, p. 32, interview.
Christian Ruby, le 5 septembre 2013

Photos en-tête : Graes Magazine, Unsplash 2020
Photo numéro : Gemma Chua Tran, Unsplash 2020

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