(61) Interview avec Naomi SEMBENE –

Revue de Paris : Naomi, vous émergez aujourd’hui comme l’une des voix les plus radicales de votre génération sur la question de l’art invisuel. Mais votre parcours n’a pas été simple. Pouvez-vous nous parler de vos origines ?

Naomi Sembene : Je suis née à Saint-Denis, dans une famille sénégalaise modeste. Mon père était chauffeur-livreur, ma mère femme de ménage. J’ai grandi dans un petit appartement de banlieue, avec mes frères et sœurs, dans un environnement où chaque fin de mois était une lutte. Très tôt, j’ai compris ce que signifiait être assignée à sa place : la place des pauvres, la place des immigrés, la place des invisibles.

Mon enfance, c’était une école de combat. La société me renvoyait sans cesse que je n’étais pas faite pour réussir, encore moins pour penser l’art. Et puis, il y a eu trois autres obstacles : je suis une femme, noire et lesbienne. Autant dire que dans le monde académique et artistique, dominé par des hommes blancs, il faut franchir des murs pour simplement avoir le droit d’exister.

« Très tôt, j’ai compris ce que signifiait être assignée à sa place : la place des pauvres, la place des immigrés, la place des invisibles. »

Revue de Paris : Comment êtes-vous entrée en contact avec l’art ?

Naomi Sembene : Pas par les musées, ni par les écoles d’art, auxquels je n’avais pas accès. Mon premier contact, ce fut la rue, les graffitis, les ateliers associatifs. J’ai compris que l’art pouvait être partout, qu’il n’avait pas besoin d’être légitimé pour exister. Pour moi, l’art a toujours été un outil de survie, de dignité, d’émancipation.

Revue de Paris : Et comment en êtes-vous venue à l’art invisuel ?

Naomi Sembene : Pendant longtemps, ma réflexion portait sur la visibilité : comment rendre visibles les invisibles. Mais j’étais encore prisonnière d’une logique héritée du monde ancien de l’art, hégémonique aujourd’hui, qui pense l’art à travers ce qui se voit, ce qui se montre.

La rencontre avec Alexandre Gurita m’a inspiré. Il m’a parlé d’’art invisuel : une pratique qui agit dans la vie, dans le réel, sans produire d’œuvres donc d’images et des objets, hors du marché et hors des institutions.

À ce moment-là, j’ai compris que la vraie radicalité n’était pas de rendre visibles les marges, mais de refuser le piège du visible lui-même. Depuis ce jour, j’ai décidé de consacrer ma recherche à l’art invisuel.

La vraie radicalité n’était pas de rendre visibles les marges, mais de refuser le piège du visible lui-même.

Revue de Paris : L’art invisuel reste très largement méconnu. Pourquoi ?

Naomi Sembene : Parce qu’il évolue sous les radars. Les institutions artistiques n’en parlent pas, les théoriciens ne savent pas quoi en faire. Ça bouleverse trop leurs catégories, leurs concepts. L’art invisuel ne rentre pas dans leurs cadres, et ça les déstabilise.

Il n’est enseigné nulle part, sauf à l’Académie Libanaise des Beaux-Arts (ALBA) de l’Université de Balamand, à Beyrouth, où a été créé en 2024 l’Atelier de recherche et création en art invisuel (ARCAI) par l’artiste invisuel libanais Ricardo Mbarkho. C’est à ce jour la seule structure universitaire au monde dédiée à l’art invisuel. Et c’est un problème révélateur : un champ théorique majeur du XXIe siècle n’a quasiment pas encore trouvé sa place dans l’enseignement, ni dans les programmes d’art ou de philosophie.

Mais ce n’est pas nouveau que les institutions artistiques et l’enseignement sont en retard sur le devenir de l’art. Juste un exemple révélateur : en 1965 l’artiste Nam June Paik invente les premières œuvres d’art vidéo mais c’est seulement en 1970 que la SAIC (School of the Art Institute of Chicago) créé le premier département d’art vidéo. En Europe c’est l’ENSAD (École nationale supérieure des arts décoratifs) à Paris qui créé le premier département d’art vidéo en Europe.

C’est pour ça que je me suis dit : je dois m’en emparer tout de suite. Si je rate ce train, je rate une mutation historique en train de se passer sous nos yeux. L’art invisuel n’est pas une tendance ou un mouvement artistique, c’est un basculement radical, aussi important que la Renaissance.

Revue de Paris : Vous n’êtes pourtant pas seule à travailler sur ce champ. Pouvez-vous citer quelques noms qui vous inspirent ?

Naomi Sembene :
Bien sûr. Il y a Corina Chutaux, qui a écrit Esthétique de l’art invisuel (2021), premier ouvrage consacré entièrement à ce champ. Elle y montre comment l’art invisuel « déplace les fondements mêmes de l’esthétique contemporaine ».

Le philosophe Éric Monsinjon, avec son travail sur l’ontologie de l’art, ouvre une voie essentielle. Il démontre que l’art doit être pensé non pas seulement par ses objets, mais par ses modes d’existence, « penser l’art, c’est le penser à travers sa propre nature ».

Roxane Vidalon développe une recherche théorique qui « fusionne pratique artistique et réflexion philosophique » dans ce qu’elle appelle art invisuel et philosophal.

Paul Ardenne publiera à la rentrée Hors de vue – L’art invisuel plutôt que l’image-reine ?, qui interroge la notion d’« image reine », cette image envahissante devenue hégémonique avec la civilisation de l’écran propre à la modernité comme il le dit lui-même.

Toutes ces voix montrent que nous assistons à la naissance d’un nouveau champ théorique.

Revue de Paris : Que répondez-vous à ceux qui disent que l’art invisuel est trop abstrait ? Ou bien qu’il s’agit d’art conceptuel déguisé ?

Naomi Sembene : Je suis pour ne pas faire des amalgames. Dans le monde de l’art, on qualifie souvent les formes nouvelles avec des mots anciens, hérités de catégories déjà existantes. C’est ce qui explique le fait que des artistes, critiques, théoriciens et institutionnels qualifient des pratiques d’art invisuel comme étant de l’art conceptuel par exemple. Cela révèle une méconnaissance profonde et une confusion entre des choses différentes.

En quelques mots, je dirais que l’art invisuel me semble plus concret que l’art visuel, qui s’appuie sur la représentation du monde, sur l’illusion fabriquée par des œuvres censées plonger le public dans une autre dimension. Cette promesse n’est jamais réellement respectée.

Quant à la comparaison avec l’art conceptuel, c’est très simple : l’art conceptuel affirme que le concept est plus important que sa réalisation, mais il a rarement respecté cette intention. Il reste dépendant des objets et des expositions. Il y a des musées, galeries et collections remplies d’œuvres d’art conceptuel. L’art invisuel, lui, n’est pas basé sur l’œuvre – image ou objet – et n’a pas besoin de l’infrastructure du système de l’art pour exister. Il n’exige ni musées ni galeries ni expositions.

Cependant, certaines instructions ou protocoles de l’art conceptuel, restés sans réalisation, peuvent être considérés comme des prémices de l’art invisuel, parce qu’il n’y a pas d’œuvre d’art. De même, certaines actions ponctuelles issues de mouvements visuels du XXe siècle tels que Dada, le Situationnisme ou Fluxus en constituent des signes avant-coureurs.

L’art invisuel est une forme de résistance à la falsification du monde. En tuant l’art visuel, il sauve l’art lui-même.

Je réponds toujours que la vraie radicalité – et l’art, tout court – se trouvent dans l’invention de nouvelles formes, pas dans la personalisation des anciennes. Le monde de l’art actuel reste prisonnier de l’œuvre d’art, de l’objet et de l’image, ce qui amène fatalement au spectaculaire, à la superficialité. L’image a remplacé le monde. On le voit dans notre société de post-vérité, où le discours et les mots sont déconnectés de la réalité.

L’art invisuel est une forme de résistance à cette falsification, à cette « fake-isation » du monde dans laquelle l’art visuel excelle. En réalité, en tuant l’art visuel, l’art invisuel sauve l’art lui-même, en prolongeant ce que nous appelons « l’art ».

Aujourd’hui, on ne vit plus des expériences, on consomme des représentations. Et les institutions continuent d’alimenter cette logique comme si elle était éternelle, ce qui montre leur retard sur l’art en train de se faire. L’art invisuel, au contraire, rompt avec cette dépendance à l’objet et à l’image. Il refuse la superficialité, l’apparence et le spectaculaire pour retrouver une force plus profonde : celle de se fondre dans la réalité pour en faire partie et pour la transformer.

Revue de Paris : Et pour vous, personnellement, qu’est-ce que ce basculement a changé ?

Naomi Sembene : Tout. Avant j’étais une survivante qui essayait de théoriser la survie. Aujourd’hui, je suis une chercheuse qui participe à une révolution.

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