(N°0) Par l’IRISA (Institut de recherche internationale en anthropologie de la singularité) –

L’institut de recherche IRISA s’intéresse à comment émerge ou se caractérise la singularité d’une pratique artistique et comment un artiste caractérise cette singularité dans le temps de créativité et d’innovation de sa propre pratique…

D’une certaine façon il s’agit d’entendre ta façon d’interpréter ce terme de singularité. Comment est-ce qu’il est vécu dans ta pratique, parce qu’il est sous-entendu comme une sorte de mot clé que chacun peut interpréter à sa façon. L’IRISA s’intéresse à comment émerge ou se caractérise la singularité d’une pratique et plus précisément dans notre contexte, comment caractériserais-tu cette singularité dans le temps de créativité et d’innovation de ta propre pratique…

AGr – La singularité c’est un terme qui désigne ce qui fait notre distinction. Je dirais plus encore, c’est le principe vital de l’humanité. Tout ce qui est, à l’exception des similitudes, peut-être de l’ordre de la singularité. C’est une définition en creux, la singularité ne pouvant pas être définie et heureusement. C’est un peu la colonne vertébrale de nos propres existences. Mais si la singularité n’est pas perceptible à travers sa vie et son domaine professionnel, c’est qu’elle n’existe pas. Quelqu’un qui est singulier dans sa vie privée et non singulier dans son secteur professionnel c’est qu’il y a une incohérence de singularité, ce qui veut dire qu’il n’y a pas de singularité. C’est aussi le moteur de tout ce qui nous relie. Paradoxalement la singularité c’est l’universel qui nous traverse tous en quelque sorte.

LDa – Oui voilà… Alors, comment est-ce que ça se joue ? Là effectivement tu parles de singularité universelle qui se retrouve en chacun de nous… Et sinon, comment ça opère avec toi-même, en tant qu’artiste ?

AGr — Justement, par exemple quand j’étais adolescent on me disait : « Toi tu es quelqu’un d’intelligent ». Je disais : « Oui, merci pour le compliment. ». Mais il faut que ça se voit dans mon travail. Si ça ne se voit pas dans mon travail c’est que ça n’a aucun sens. C’est en tout cas ma conviction. L’intelligence doit être perçue au travers de ses actions sinon ça n’est pas de l’intelligence. Une intelligence appliquée en quelque sorte, pratique et non pas de l’ordre de l’intellectuel qui resterait à l’état de pensée, de méditation ou d’intention. La singularité appliquée à l’art doit se voir dans son travail artistique sinon elle n’existe pas. Encore une fois. Elle est dépendante de la liberté et représente tout ce qui dépend de nous.

LDa — Comment arrives-tu à le garantir pour toi-même ? Comment être sûr que ton action est la bonne ?Comment ça se passe dans la temporalité de la pratique ? C’est-à-dire « J’ai une intuition… », puis comment la valider par rapport à la singularité ? Comment ça se joue ?

AGr — Il n’y a pas de règles pour faire advenir la singularité et la cultiver. Dans mon cas personnel j’ai procédé par élimination, par élagage. Au fur et à mesure que j’ai expérimenté différents styles, langages et formats artistiques, à chaque fois, je me rendais compte que ça avait déjà été fait, que je ne faisais que personnaliser ce que d’autres artistes ont fait avant moi. En d’autres mots, je personnalisais. Personnaliser n’est pas suffisant pour être un artiste. Le travail de l’art c’est de tenter d’aller plus loin et de formuler sa propre manière de voir les choses. Au fur et à mesure que je faisais ce travail, en réalisant que ce que je faisais avait déjà été fait, je m’en éloignais. S’éloigner de ce qui est fait et connu devient un pré requis à la pratique artistique. Cette distanciation de l’existant, des singularités des autres dans leur temps, permet à terme la singularisation d’une pratique ou la formulation de pratiques artistiques singulières. Si on enlève tout à chaque être il reste quelque chose de distinct qui n’appartient qu’à soi, une sorte de code barre personnel, de marque.

LDa — Donc d’abord tu te laisses le champ libre pour créer et ensuite tu vas vérifier ? Comment ça se passe ?

AGr — Oui. Je me laisse le champ libre, j’expérimente et ensuite si je constate que ça a déjà été fait, ça veut dire que ça n’est pas moi. Donc je m’éloigne. J’expérimente et je lâche prise. Ces lâcher-prise successifs t’amènent au point où tu peux reconnaître que c’est toi. S’il y a une distance entre ce que je fais et ce que je suis, ça veut dire que je ne suis pas singulier. L’art n’échappe pas au monde. C’est une activité comme une autre. La singularité dans l’art selon moi c’est la cohérence entre être, dire et faire. Plus cette cohérence est approfondie, travaillée, plus elle est forte et plus il y a de la singularité.

LDa — Donc c’est une sorte d’hyper-conscience de ce que tu es toi qui fait la validation de l’acte ?

AGr — Oui c’est ça. C’est l’oeil qui voit ce qui voit.

LDa — Mais alors comment tu peux en être si sûr ? Comment cette conscience ne subit pas d’influence, comment n’est-elle pas mouvante ou s’élargissant, comment elle peut être un socle, une référence ?

AGr — Elle est toujours en mouvement et elle est influencée par la culture, par les acquis et par les automatismes du mental, mais elle n’est pas fausse. La singularisation peut aussi être perçue comme un processus qui vise à atteindre son soi originel. Dans l’art cela ne peut exister qu’à travers la manière d’aborder une pratique artistique. L’important pour moi c’est qu’elle reste mouvante, améliorable, la singularité c’est quelque chose en devenir quelque soit son degré. Sans être inscrit dans un processus de singularisation il y a toujours une insatisfaction voire un mal être conscient ou inconscient. L’être humain encapsule une singularité potentielle qui fait toujours signe. La singularisation c’est comme une prospection de soi, c’est une construction et je ne pense pas qu’il y aie de la singularité sans construction. Pour revenir à soi il faut avancer vers soi et cela n’est pas possible sans formulation. C’est un peu paradoxal mais pour obtenir ce qui semble un rien de qualité il faut le bâtir. La singularité c’est une transformation de sa propre existence.

Le plus important dans cette idée de construction c’est de comprendre que la vie décide et l’art exécute. Rire. Il n’y a pas forcément d’explication totalement rationnelle. La singularisation est le processus de connaissance de soi et j’espère bien que personne n’arrivera à une connaissance de soi complète, à une singularité parfaite, sinon elle est sujette à la duplication à travers l’intelligence artificielle. Je fais une parenthèse mais pour cette raison je ne crois pas à une intelligence artificielle qui serait plus intelligente que l’humain.

L’art déconnecté de la vie ne suffit pas. C’est une construction artificielle, culturelle, médiatique, en un mot : artificielle. Du formalisme d’atelier. C’est en se connectant à la vie que la singularité peut être à l’oeuvre. La seule manière de ne pas passer à côté de la singularité, c’est juste d’être dans la modification, la construction de sa propre existence, d’un l’architecte, l’ingénieur et l’entrepreneur de sa propre vie. Il va de soi qu’il vaut mieux vivre sa vie au lieu d’être vécu par elle, consommé, zombifié. Il vaut mieux avancer 100 m dans sa propre existence que 1000 dans celles des autres. On va plus loin.

C’est pour cette raison que j’ai toujours eu la vie comme référence et j’ai essayé de ne pas me faire avoir par l’art. Si j’avais été dans un autre domaine que l’art, ça aurait été pareil, j’aurais essayé de voir comment est-ce que je peux voir les choses à ma façon et transformer la façon d’envisager par exemple la fabrication de cafetières si j’étais dans ce domaine. Rire.

Ce qui m’intéresse c’est d’aller plus loin que ce qui existe. La singularité à des exigences : prendre des risques, avancer sans plan, faire avant d’en avoir les moyens, se poser des questions et ne pas agir bêtement et mécaniquement.

La singularité c’est juste du travail juste. Il n’y a pas de magie ou de génie dans l’art, ce genre d’idée reçue c’est pour endormir les enfants, c’est un élément de division de classes et de contrôle des sociétés par le langage. En réalité tout n’est que travail. La singularité est accessible gratuitement à tous et c’est ce qu’il y a de plus cher.

Étant conscient de ce fait, disons que j’ai mis ma singularité à l’œuvre depuis le début de mon travail artistique ou même de ma vie consciente. C’est ce qui m’a sauvé. Sinon je serais devenu braqueur ou banquier. Rire.

Mais ce travail de singularisation c’est quelque chose qui se forme autour de moi, qui est difficile, qui est extrême et qui a pu me soustraire à de mauvaises choses. Je suis le résultat inaccompli, rire encore, heureusement, de mes désirs et souhaits depuis que je suis enfant. La singularité m’a permis de convertir mes désirs, de réaliser ma vie, une vie nouvelle, de m’extraire d’un pays de naissance très dur et d’une famille éclaté et difficile. Je me suis inventé tout comme Dyson a inventé l’aspirateur sans sac. Ce que je veux dire au-delà de cette analogie bizarre, c’est que j’ai cru depuis toujours qu’on peut inventer son parcours, même dans les pires conditions on peut espérer de se réaliser et de faire des choses géniales dans la vie. L’aspiration à la singularité est une force d’élévation et d’émancipation. Une énergie. Je viens de super loin et je vais super loin.

LDa — Le choix de l’art c’était la possibilité d’orienter ton potentiel vers quelque chose de positif ?

AGr — Oui. Exactement, dans mon cas. Mais ça aurait pu être chose. Toute activité professionnelle fait l’objet d’une singularisation potentielle.

LDa — Qu’est-ce que c’est l’art ? Tu dis : « se référer à la vie… Je me réfère toujours à la vie » ? Ca veut dire quoi ?

AGr — C’est à dire que se référer à la vie c’est faire abstraction de la culture, des clichés, des arrière-pensées et des modes de faire que la société ne cesse de nous imposer. Se référer à la vie ce n’est pas faire de sa vie une œuvre d’art, ça s’est dépassé et inefficient. C’est formuler un après connu. Quand j’était à la phase « faire de ma vie une oeuvre d’art » en 1998, j’ai déposé ma vie comme une œuvre d’art pour cinq ans auprès d’une société spécialisé en dépôt d’oeuvre d’art. Deux ans après j’avais constaté que ce n’était pas suffisant bien que cela n’avait pas été fait auparavant mais je voulais aller encore plus loin qu’être un artiste sans oeuvre.

LDa — Donc… ? Retourner au fondamentaux ?

AGr — C’est retourner aux fondamentaux. Ce n’est pas parce que telle époque ou tel média ou telle école ou tel milieu me dit comment penser que je dois m’y soumettre forcément. Si on est dans l’art on est censé remettre tout ça en cause sinon l’art n’a aucun intérêt. Vivre c’est penser et faire les choses par soi-même tout en étant connecté à l’extérieur. Ça peut permettre de ne pas se faire avoir par l’art et par tout ce que la société veut que nous formulions pour elle, par tout ce qu’elle attend des artistes. Un artiste ne répond pas à la demande. Il propose des offres qui posent des problèmes à la demande. Rire.

LDa — Oui. Mais par exemple, tu dis aussi que pour savoir s’il y a processus de singularisation dans ta pratique il faut que tu te réfères à toi-même, c’est à dire un ensemble de connaissances… A partir de là, tu dis : « je sais si je suis dans quelque chose de singulier ». Comment s’opère la bascule puisqu’il faut se libérer de ce qu’on sait et que c’est la connaissance qui à la fois doit être dépassée mais qui pour autant nous domine et nous permet de savoir s’il y a singularité ? Est-ce que l’expérience passe par une duplication de ce qui existe, pour t’en rendre compte, que ça a déjà été, ou bien tu pourrais t’en passer ?

AGr — Il y a autant de cas de figures et de cheminements que d’individus. Tout n’est pas à expérimenter. Si non une vie ne suffit pas à expérimenter tout ce qui a été fait. Ca ne sert à rien d’expérimenter le ready-made parce qu’on sait bien que quelqu’un d’autre l’a fait. Dans mon cas je l’ai fais, cela est lié à mon parcours personnel mais chacun a son parcours et ce qui est valable pour toi ne l’est pas pour moi et vice versa. On peut faire des choses nouvelles sans avoir à expérimenter l’ancien. En Afrique les gens n’ont pas eu besoin du téléphone fixe pour passer directement au mobile. En France oui. On peut sauter des étapes. Certaines. Et dans certaines conditions. Je fonctionne aussi assez bien quand je suis pris dans une adversité, il faut qu’il y ait des facteurs de stimulation, une émulation et l’adversité en fait partie.

LTa — Des ennemis ?

AGr — Je n’aime pas le conflit. J’ai quelques ennemis mais je ne suis l’ennemi de personne.

LDa — Quelque chose avec lequel tu puisses entrer en opposition ?

AGr — C’est ça, il faut des facteurs de stimulation sinon, il y a le risque de se laisser surprendre par la banalité. La dynamique est importante. Par exemple, si on on regarde l’histoire de l’art, les artistes qui ont repoussés les limites de l’art c’était à chaque fois avec des idées, des pratiques et qui induisaient une dynamique. Dans un processus de singularisation il doit y avoir un contexte propice, il vient de l’extérieur et de l’intérieur dans une dynamique à orchestrer. Et le contexte peut être fabriqué jusqu’à un certain point. Sans dynamique ce n’est pas possible. Tout ce que je suis aujourd’hui est un croisement entre ce que j’ai donné et ce que j’ai reçu. On ne se construit pas seul. Je me suis tout de suite positionné par rapport à l’histoire de l’art. Je me suis dit : « si je veux faire quelque chose d’intéressant, si je veux faire un travail, je ne peux pas ignorer ce qui a existé ».

LDa — Qu’est-ce qu’il y a à part des dynamiques d’opposition ? Est-ce qu’il y a d’autres dynamiques qui permettent d’échapper à la similitude ?

AGr — Ccertainement. C’est une dynamique de porosité plutôt que d’opposition. Il faut qu’il y ait une confrontation mais constructive. Il y a aussi des dynamiques conservatrices, actives, qui ne font que contester ce qui est déjà convenu sans rien proposer d’autre, des dynamiques de conservation passive de l’existant…

LDa — Tu parlais de la pratique de la sculpture, est-ce que ça aboutit à quelque chose de se donner des exercices de plus en plus contraignants ? Etre dans la contrainte, ça aboutit à quoi ?

AGr — Oui. Je me suis créé des contraintes et des objectifs, ça vient sans doute de ma personnalité, je n’ai jamais été satisfait, j’ai toujours voulu aller plus loin, me formuler moi-même, avoir une place distincte.

LDa — Est-ce que toutes ces contraintes, la pratique de contraintes ou d’opposition, ça a été une voie bien-sûr, puisque tu as pratiqué de plus en plus vers quelque chose qui peut-être t’était plus personnel, mais finalement tu ne fais plus de sculpture. Est-ce que ces pratiques avaient pour but d’être le meilleur en sculpture ou bien ça visait autre chose ?

AGr — J’accepte qu’on puisse passer directement à la pratique artistique sans avoir fait aucune étude d’art. Chaque cheminement se définit par chaque singularité et chaque singularité est distincte par définition. Mon travail artistique a été liée à un processus de dématérialisation de l’art donc de l’oeuvre d’art jusqu’à la disparition même de celle-ci. Il doit y avoir dans l’art un peu d’inventivité, d’intelligence. En ce sens la singularité est plus importante que l’art ou bien l’art sans singularité n’en est pas un.

LDa — Comment éviter ça ? Ca se passe avant ? De se spécialiser, sectariser sur un support ou un domaine ? Comment éviter de basculer dans quelque chose qui est déjà là ?

AGr — Simplement en formulant bien ses propres références et ses propres valeurs, en vouloir s’affranchir des dogmes de l’art et aller plus loin, peu importe où. Il n’y a pas de réinvention de l’art sans qu’il y ait cette intention. L’invention de l’art se fait à l’endroit du langage. Mais la plupart des artistes ne comprennent pas. Pour eux la réinvention de l’art c’est de la personnalisation qui ne dit pas son mot. C’est à dire que ces artistes ignorent complètement leur vie. Ils vivent dans les livres d’art et des cercueils d’artistes morts, qui eux étaient pourtant singuliers en leur temps. C’est des zombies de l’art.

LTa — Et donc ton support aujourd’hui c’est l’invisuel ?

AGr — L’invisuel c’est encore autre chose que le langage ou le format. L’invisuel est un genre d’art. Qui peut comprendre une infinités de langages et de formats. C’est un art qui existe autrement qu’en œuvres d’art. L’invisuel c’est le fait de considérer les limites de l’art comme plus vastes que les limites de l’oeuvre d’art et que de ce fait il existe d’autres langages et formats que ceux qu’on nous laisse croire comme étant l’unique à savoir l’oeuvre d’art. Ca n’est pas de l’air ou de la philosophie pour autant et l’invisuel peut être matériel ou immatériel. L’oeuvre d’art est obsolète et ne permet plus aux artistes de se singulariser, elle n’a plus des ressources. Pour faire une analogie, l’invisuel est à l’art ce que les énergies propres sont par rapport aux énergies conventionnelles. C’est un autre registre pour l’art. Avec des désavantages et des avantages. Il y a des siècles l’être humain croyait que la terre était au centre de l’univers qui gravitait autour. De la même manière on croit aujourd’hui que l’oeuvre d’art est au centre de l’art. Mais nous savons bien aujourd’hui que la terre n’est qu’une planète parmi des milliards. Au même titre, l’invisuel affirme que l’oeuvre d’art n’est qu’un format parmi d’autres et qu’il en existe une multitude d’autres formats pour l’art. Les exemples de pratiques invisuelles qui n’ont pas attendu ma formulation de l’invisuel sont nombreux et sont apparues dans les année 1980. N’oublions pas que parler d’oeuvre depuis une perspective invisuelle est un non sens. Il n’y a plus d’oeuvre d’art ici. C’est difficile de s’en défaire de l’usage même du mot. A tel point les mots de l’art usuels, son dictionnaire institué, tentent de nous contenir et contrôler. Certains parlent d’oeuvre d’art invisuelle mais c’est un non sens parce que dans l’invisuel il n’y plus d’oeuvre d’art, ici nous sommes dans l’après œuvre d’art. Dans l’art de nature invisuelle les règles sont différentes de celles de l’art de nature visuelle. Tout comme dans la physique quantiques les lois sont différentes de celles de la physique et parfois même contradictoires.

LDa — En tout cas il y a quelque chose là… La singularité, pour arriver à entamer un processus de singularisation, il faut d’abord arriver à se poser la question du support ou de l’espace où va se dérouler l’action. C’est la garantie de faire de l’art si je peux dire d’une manière à renouveler à chaque fois cette action elle-même ou en tout cas à renouveler les interactions entre les singularités opérantes dans le contexte de réalisation de cette action… C’est à dire en rapport très précisément avec la réalité, avec le réel, qui l’entoure et qui même finit par la constituer. On ne pratique pas n’importe où ou n’importe comment. Il faut définir le lieu de la pratique et son support, si c’est un support, parce que le terme de support est vaste.

AGr — L’invisuel n’est pas un mouvement artistique ou un manifeste, ni un langage ou un support, c’est un genre d’art à part entière qui inclut une multitude de langages et de supports. C’est comme l’infrason qui peut avoir une multitude de fréquences. L’invisuel, c’est le fruit d’un travail personnel, d’une évolution personnelle, de ma réflexion au contact avec le travail d’autres artistes sans lesquels il m’aurait été impossible de le formuler. C’est une notion partagée par des artistes qui s’affranchissent des sentiers battus dans l’art, de la pratique unique.

LDa — A priori entre invisuel et support il y a un rapport déterminant et qui est valable avec le processus de singularisation qui semble d’abord passer par la définition d’un support qui répond à des critères éthiques ou quelque chose de très personnel…

AGr — L’esthétique est définie toujours dans le cadre de l’éthique voire de la morale. Par exemple si un artiste veut se faire exploser sur Place de la République je dirais « Non. Ce n’est pas de l’art ». Mais à part ça tout est possible, sauf l’esclavage d’enfants, ce genre de chose… Pour le reste il n’y a pas de limite. Je dirais que ce qui compte parce qu’il n’y a pas de l’art partout, tout réside dans le comment. L’art ce n’est pas quoi, qui, quand, où, mais comment. Comment on se positionne par rapport à toute chose, c’est le comment qui fait la singularité.

LDa — Et qui fait le format aussi ? C’est à dire… c’est la pratique elle-même ?

AGr — C’est le comment qui détermine le format. Si on a une intuition un peu critique et qu’on veut se poser des questions, on peut se dire que l’art ce n’est pas simplement faire, c’est aussi une réflexion sur la nature même de la pratique artistique et de son sens alors dans ce cas ça aura forcément un incidence sur le support. Un artiste, par exemple qui traite de l’immigration et qui va faire des installations et qui va nous montrer des gens qui crèvent dans la Méditerranée est un artiste qui fait des installations et qui obéit aux standards de l’art visuel, qui personnalise des installations originelles lesquelles il y a 60 ans avaient un sens au moment ou elles ont été créées. Cet artiste pour moi est un personnalisant qui traite d’un problème de société, il est vrai, grave. Je reviens, peu importe le sujet, l’essentiel c’est comment l’artiste le traite.

LDa — Donc dans cet exemple, la migration, c’est la thématique, c’est le terrain, le terrain d’expérimentation, c’est la migration — c’est un sujet. Et le format qui est choisi, dans ce cas, l’installation, est erroné ? Inadéquate pour traiter le sujet ?

AGr — Le format est trop normé pour permettre un processus de singularité, absolument. Il n’y a pas de singularité dans ce cas de figure. Il s’agit d’un artiste consensuel parce qu’il utilise un format et un style d’art des centaines de milliers de fois utilisé. Autrement dit il s’agit d’un personnalisant. Etre singulier dans l’art c’est inventer un langage singulier et non pas traiter d’une problématique en particulier.

LDa — Comment est-ce que tout en restant dans l’art, parce qu’on peut aussi passer par la forme d’études sociologiques… Comment est-ce que la migration peut trouver un support d’expérimentation qui soit autant artistique que dans une sorte de respect éthique du sujet ?

AGr — Ne pas le traiter d’une manière dont il a été peut-être déjà traité… le traiter d’une manière singulière. S’il s’agit de produire une installation ça ne marche pas. C’est à dire que la singularité procède par élimination. Ce qui a été fait n’est plus à refaire. Il faut chercher ailleurs. Et l’absence même de production artistique normative, vaut mieux qu’une imitation à chaque fois légèrement différente, une personnalisation. Ne rien faire c’est plus singulier qu’imiter. Le refus de s’aligner sur la pratique unique permet d’aller plus loin, dans sa propre direction. Dire non à la conformité de l’art est un point de rupture qui est susceptible de nous faire basculer dans un processus de singularisation. Le fait de ne pas faire ce qui a déjà été fait, c’est déjà quelque chose d’énorme.

LDa — L’objectif c’est quoi alors ? C’est de permettre à des personnes de réfléchir ? La pratique elle-même est le résultat de la pratique en train d’être faite, c’est un support ? Permettant à d’autres de repenser les choses ?

AGr — Il y a deux premières raisons. La première c’est de mettre sa son individu, sa singularité, au travail. Ça c’est le premier objectif. La deuxième raison c’est modifier l’idée de l’art. Il y au moins deux conditions pour pouvoir être singulier dans l’art : être soi-même et modifier l’idée de l’art. Avoir un impact, essayer de transformer l’idée même d’art. Nous sommes des être sociaux et on ne peut pas vivre coupés du monde. Pour quoi modifier l’idée de l’art ? Parce que toute l’histoire de l’art s’est construite autour de ce point. Et que si on veut être inscrit dans son temps il faut être inscrit aussi dans l’histoire de l’art, même si elle n’est pas toujours juste. L’histoire de l’art en réalité ne compte pas pour elle-même mais en tant que temps.

LDa — Élargir la fonction de l’art et la capacité de l’art à transformer la société ?

AGr — Indirectement oui. La question que l’on doit se poser c’est : « En tant qu’artiste comment je vais m’inscrire ici et maintenant ? » Aujourd’hui, c’est à dire pas en 1970 ou dans les années 60 ou 30… Comment je fais les choses ici et aujourd’hui en 2020… C’est ça l’enjeu. Le problème c’est que l’art veut avoir une sorte de traitement de faveur qui ferait qu’il ne serait pas soumis au temps. L’art essaye de déroger à la règle de toute évolution mais c’est impossible. L’art ne peut pas échapper au temps et il n’a pas de temps propre, il a le seul temps qui existe pour tous. C’est pour ça qu’il existe une sorte de folie qui règne dans le monde de l’art, beaucoup imaginent qu’ils ont inventé quelque chose alors qu’il ne s’agit que de reproduction de quelque chose qui existait déjà.

LTa — Tu parlais de deux pôles entre la morale et la singularité ?

AGr — Il y a deux interdits de mon point de vue dans la pratique artistique. La morale d’une part et d’autre part le déjà fait.

LTa — Éthique et moral est-ce que tu peux expliquer ça ?

AGr — L’éthique c’est que par exemple si je fais une performance qui consiste à insulter les juifs, les juifs parce qu’ils sont juifs, dire que l’holocauste n’a pas existé ça c’est pas possible.

LDa — Des choses qu’on sait et que certains artistes sont poussés à faire parce qu’ils pensent que c’est dans l’extrême qui vont se démarquer.

AGr — Alors que ça a déjà été fait.

LDa — C’est à dire que si tous les êtres sont dans l’expression maximale de leur singularité, c’est la meilleure façon pour qu’ils puissent se comprendre et s’accepter les uns les autres.

AGr — Tout à fait ! Ce serait un monde idéal de l’art. Parce que la singularité c’est se connaître soi-même. Et quand tu te connais toi-même dans ton processus individuel de singularisation alors tu connais les autres, parce que les autres ont eux aussi procédé par singularisation et que tu es capable de voir là où ils pratiquent et là où ils ne pratiquent pas.

LTa — Donc plus on est singulier plus on est universel ? Plus on est vrai et plus on est universel ? Plus on est dans un rapport à la vérité de l’existence ? C’est ici le rapport éthique alors. On pourrait penser pourtant qu’il y ait une contradiction… ?

AGr — Il n’y a pas d’universel sans singularité. L’universel sans la singularité c’est le désert, on ne peut entendre l’universel que dans son processus de singularisation permanent. Sinon ça n’a pas de sens. La singularité c’est ce qui nous relie tous, et cette chose que nous relie c’est l’universel.

LDa — Ce n’est pas effectivement un effort égocentrique qui à la fin aboutit à plus de personnalité.

AGr — Exactement, la singularité c’est l’opposé de l’ego. Là il y a une contradiction entre ego et singularité. Il y a contradiction entre individuation et individualisme. La singularité peut être aussi comprise comme une individuation.

LDa — Toi tu parles de processus d’individuation. C’est à dire il faut de l’individuel, des individus mais c’est cette individuation reconnue pour soi-même qui fait qu’on aboutit tous dans cet universel là, constitué d’individualités qui partagent malgré tout un savoir, une connaissance… A l’intérieur de notre individualité se retrouve tout ce qui est commun à toutes les autres individualités.

AGr — C’est pour ça que la singularité est fondamentale. Si on ignore la singularité c’est qu’on est vécu et qu’on ne vit pas. Être singulier c’est vivre, ne pas être singulier c’est être vécu. La vie a de la vie que ce qu’elle a de la singularité.


Cet article a été réalisé avec l’institut de recherche IRISA (Institut de Recherche Internationale en Anthropologie de la Singularité) – www.institut-irisa.fr. Les auteurs ont été anonymisés selon le protocole de l’institut. Pour connaitre les noms des auteurs ou participer à des entretiens prenez contact sur info@irisa-institut.fr

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