(N°17) Par Jacques Salomon et Ghislain Mollet-Viéville –

Jacques Salomon, collectionneur, et Ghislain Mollet-Viéville, agent d’art, Expert-conseil, Expert honoraire près la Cour d’Appel de Paris, Membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art, s’entretiennent.

Jacques Salomon : Vous avez écrit que seuls ceux qui prendront la peine de débusquer la Biennale de Paris en auront connaissance car le sol étant trop occupé, elle adopte la stratégie de l’eau et occupe le sous-sol. Ne pensez-vous pas que cela limite considérablement son champ d’action ?

Ghislain Mollet-Viéville : C’est vrai que pour repérer la Biennale de Paris il faut être vigilant, car elle se manifeste au détour d’une multitude d’actions hétéroclites des plus discrètes. C’est d’ailleurs en fonction de cela que l’on peut s’interroger sur les capacités de l’art à être un outil pour changer la société. Cela serait-il son but ? je crois que la réponse n’est pas évidente. On ne peut pas vraiment dire que des mouvements en peinture aussi importants que l’Impressionnisme ou le Cubisme aient véritablement changé notre société. En revanche, force est de constater qu’avec Mondrian et les artistes/architectes du mouvement De Stijl, il y a eu une grande évolution dans nos cadres de vie. Il est sûr que ces artistes ont contribué à renouveler nos modes de pensée. Aujourd’hui, la Biennale de Paris s’infiltre de façon diffuse, avec l’habitude de procéder subrepticement mais méthodiquement. Faisant cela, elle préconise des principes qui devraient pouvoir influencer quelques peu nos mentalités. Mais ce sera à plus ou moins long terme, rien ne sert d’ailleurs de brusquer les choses, il vaut mieux le faire sans en avoir l’air et, pourquoi pas, quand l’envie s’en fait sentir, de façon subtilement perverse.

Jacques Salomon : À l’opposé de cette façon d’agir, il y a des artistes qui considèrent que l’art serait plutôt un outil pour mieux comprendre notre société.

Ghislain Mollet-Viéville : Beaucoup d’expositions dans les institutions montrent des artistes qui puisent leurs réflexions dans l’observation des faits de société pour créer des œuvres qui sont commentées et permettent ainsi de faire le point sur les mutations de notre monde. Personnellement, je préfère explorer les épisodes de notre histoire sur leur terrain d’origine, sans trop prendre en considération les recyclages artistiques opérés par les artistes. La Biennale de Paris s’inscrit dans la réalité de la vie et bien souvent, ce qu’elle présente s’assimile à ce que l’on peut vivre et mettre en pratique au quotidien. Autour de ces observations, je constate que l’art traite depuis un siècle avant tout de son propre statut et de son rapport à ceux qui l’observent et l’analysent. La posture très particulière d’un artiste comme Marcel Duchamp a largement contribué à reconsidérer la définition de l’art et de sa fonction. La Biennale de Paris, elle aussi, vise à donner à l’art une identité et une économie qui lui sont propres, non seulement en dehors de la peinture et de la sculpture traditionnelle, mais aussi en éliminant l’objet d’art pour privilégier des manœuvres diverses. D’une façon générale, elle a même pour règle de refuser d’être associée à des opérations qui seraient ressenties comme étant uniquement esthétiques. Avec ces prises de position, notre société ne se voit plus systématiquement proposer des chefs-d’œuvre offerts à la contemplation émerveillée des spectateurs. Le talent artistique n’a plus vraiment sa raison d’être. Les objets de l’art, s’ils peuvent encore être présents, ne sont que de passage, leur intérêt ne venant que de leur capacité à générer une réflexion, une expérimentation et des activités qui vont nous mobiliser au-delà d’eux-mêmes.

Jacques Salomon : La Biennale de Paris escamotant l’objet d’art, cela signifie-t-il qu’il n’y aura plus de production artistique et donc qu’il n’y aura plus d’œuvres ?

Ghislain Mollet-Viéville : Il y aura des œuvres mais sachons faire la différence entre « œuvre » et « objet d’art ». Le mot « œuvre » signifie en premier lieu (c’est le dictionnaire qui le dit) « activité, travail ». « être à l’œuvre » ne signifie pas fabriquer un objet d’art. Ce que j’attends des artistes, c’est qu’ils me mettent à l’œuvre, qu’ils m’associent à des actions pouvant même jusqu’à m’impliquer dans la satisfaction de « l’œuvre accomplie ».

Jacques Salomon : Donald Judd avait déjà déclaré en 1963 que les progrès en art ne sont pas d’ordre formel. Et en 1970, Robert Morris écrivait de son côté : « L’idée que l’œuvre relève d’un processus irréversible, aboutissant à l’objet-icône statique, n’a plus beaucoup de pertinence aujourd’hui » Dans la foulée, l’art conceptuel mais aussi Fluxus et quelques autres, affirmaient, eux aussi, leurs réserves vis-à-vis des objets finis en art. Cela a eu des conséquences sur le statut de l’œuvre mais aussi sur le comportement des artistes vis à vis de leurs différents interlocuteurs. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Ghislain Mollet-Viéville : De nombreux artistes relativisent la primauté de l’aspect formel de leurs œuvres devenues nomades et ils délèguent souvent aux autres le soin de les activer en fonction d’un contexte social, d’un temps, d’un lieu, d’une pensée. Une pensée qui circule et finit par faire œuvre au sein d’une société qu’elle mobilise. La notion de création s’étend alors à tous les contours sociaux de l’œuvre. Ce n’est pas l’œuvre au centre d’un dispositif qui va importer, c’est tout ce qu’elle va susciter comme réflexions et initiatives auprès de ceux qui la prennent en charge. En dynamisant les intelligences de tous, les œuvres deviennent des dispositifs qui nous amènent à ressentir toutes leurs caractéristiques, à abandonner l’aplomb du spectateur passif pour participer à la fusion de l’art et de la vie.

On comprendra aisément qu’à ce stade, me paraissent obsolètes les cadres qui enferment les œuvres dans leurs limites, comme sont suspects les spots directionnels glorifiant leur autonomie en tant qu’objet précieux. Anachroniques également, toutes les galeries et les centres d’art qui veulent systématiquement circonscrire les œuvres dans des « white cubes ». Ce qui légitime l’art aujourd’hui, ce sont nos cadres architecturaux, sociaux et idéologiques, un ensemble de contextes qui donnent leur véritable sens à des œuvres dont les contours sont assimilés à l’art lui-même, un art qui génère une série de procédures fluctuantes, mettant à jour des modalités de production et d’actualisation destinées à des œuvres interprétables en cascade.

L’art qui m’intéresse relève surtout d’un état d’esprit, d’un comportement, d’un mode de vie qui résulte d’une libre association de disciplines, pour s’imbriquer totalement dans la vie réelle et, à l’occasion, s’associer à des domaines qui lui sont périphériques, comme la mode, le design, l’architecture, l’informatique, la publicité mais aussi les jardins, le sport, la fête… Tout cela devrait avoir pour but de rendre légitime l’abandon du laborieux travail de l’artiste enfermé dans son atelier au profit d’un bel art de vivre ! Il faudrait doter l’art d’un statut qui donnerait à l’expérimentation, à l’échange, au partage, beaucoup plus d’importance qu’à la propriété exclusive d’un bel objet sur lequel plus personne ne pourrait intervenir. Voilà ce qui nous invite à une mutation culturelle où l’esthétique des chefs-d’œuvre uniques et sacralisés pourrait être avantageusement remplacée par une nouvelle attitude du côté de l’éthique. Une éthique qui correspondrait à la recherche éclairée d’une perpétuelle re-définition des formes de l’art. Seraient ainsi qualifiées idéalement des réflexions portant sur la valeur et les conditions de pratiques nous conduisant à être simplement les artistes de nos propres vies.

Photo en-tête : Jacques Salomon et Ghislain Mollet-Viéville, Copyleft GMV 2020

5 Replies to “Pour une éthique qui prendrait le relai de l’esthétique au sein de la Biennale de Paris”

  1. Cette vision est interessante mais elle risque de deconsiderer de veritables ouevres d’art comme par exemple le sort qui est advenu des meubles anciens. Regarder par ailleurs les grandes difficultes qu’a a s’implanter dans le public meme averti un artiste comme claude rutault qui tend a dematerialiser l’oeuvre. L’amateur est un possedant avec un etre en soi

  2. Au passage, pour une évocation concrète, rappelons aux souvenirs du lecteur ce projet de Ghislain Mollet-Viéville (façon, aussi, d’étendre l’extrait suivant de l’entretien : « un art qui génère une série de procédures fluctuantes, mettant à jour des modalités de production et d’actualisation destinées à des œuvres interprétables en cascade ») :

    « SANS TRANSPORT, SANS ASSURANCE, SANS FRAIS ».
    On est en 1994.

    Le projet consiste, écrit Ghislain, en « une exposition qui proposait à tous ceux qui le désiraient d’actualiser, dans divers lieux, des œuvres de : Robert Barry, Sol LeWitt, Claude Rutault, Lawrence Weiner, Tania Mouraud… sans bourse déliée ! Une façon pour moi de prêter des œuvres de ma collection, qui sont interprétables par d’autres personnes que leurs auteurs. Elles ne demandaient aucune dépense pour leur exposition et ainsi offraient une alternative aux expositions coûteuses et souvent fastidieuses à monter. […] En tant qu’agent d’art, je propose des concepts qui remettent en question les principes sclérosants des exposition traditionnelles. […] Dans cette optique nouvelle, l’art se présente sous une forme idéale : celle du concept. ». Wallpiece, Wall Drawing, interchangeable généralisé d/m n°49, Statement et MENTATION sont les œuvres livrées à quiconque le souhaite, pour activation. Sur le moment, écrit Ghislain, « je n’ai pas eu de demandes mais j’ai été sollicité par la suite (surtout pour LeWitt et Weiner) ».
    Dans un article portant le même nom, « SANS TRANSPORT, SANS ASSURANCE, SANS FRAIS », Sabrina Grassi écrit : « Des œuvres par nature potentielles, mais aussi éternelles puisque dégagées de l’emprise physique du temps […] ».

  3. Merci Gérard Roche de votre commentaire. Vous avez raison, je donne l’impression dans mes réponses à Jacques, que je nie l’intérêt des objets d’art. En fait, j’aurais du préciser que ce n’est que mon point de vue et que je ne cherche pas à l’imposer (juste à informer). Chacun choisit en art ce qui lui convient le mieux.
    Cela dit, je ne pense pas que Claude Rutault (que vous connaissez bien) « tend à dématérialiser l’œuvre ». Sa démarche artistique est autant du côté de l’écrit que du pictural. Il établit une dialectique entre théorie et pratique qui le rapproche de l’art conceptuel visant à « dématérialiser l’œuvre », mais Claude insiste beaucoup pour qu’au final il y ait un vrai tableau peint (matériel et souvent assez esthétique). Malheureusement pour ce grand artiste, le public reste attaché au « bel objet » réalisé avec talent par un incontestable créateur, c’est la raison pour laquelle il a du mal à s’imposer.

  4. Pour répondre au propos de Jacques Salomon : «… il y a des artistes qui considèrent que l’art serait plutôt un outil pour mieux comprendre notre société. » je dirais que vivre et expérimenter une œuvre participative, puis échanger sur celle-ci serait le meilleur moyen pour comprendre notre société.
    Par exemple, en suivant les modes d’emploi d’IKHÉA©SERVICES, les participants interagissent et personnalisent l’œuvre dont l’artiste n’est plus le maître. Ces actions soulèvent des réflexions en rapport avec ce qu’écrit Jean-Baptiste Farkas dans son singulier manuel paru en 2010 : «  Des modes d’emploi et des passages à l’acte » : « Opérer dans la vie ordinaire sans tenter de la conquérir, nuire à toute réalité imposée (en usant de l’art comme d’un subterfuge), en l’absence d’objets d’art, produire un moyen d’expression laissant à chacun la possibilité d’y associer sa propre conception de l’art… » C’est vraiment à méditer et à activer…

  5. Merci Ghislain et Jacques, pour cet échange précis et nécessaire qui nous offre, par sa lecture, de percevoir ce que peut représenter la géographie encore en pleine exploration « d’un art débarrassé de l’idée d’art » selon les bons mots de Ghislain.
    Merci Jean-Baptiste de nous partager ce supplément de mémoire de la pratique d’agent d’art de G-MV, pour s’approcher, se saisir, effleurer, quelque soit l’usager, d’un « moment agentif opérationnel d’art ».
    Merci Loïc et Roche pour vos questionnements autour de l’objet d’art et l’œuvre participative.

    Belle soirée,
    Marie

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