(N°1) Par Hassan AFNAKAR –

Le langage est un système normatif, un ensemble de conventions qui règle les rapports inter-humains, autrement dit la matrice normative de l’être-ensemble ce qui en fait une structure foncièrement politique.

La nature politique de l’homme procède de sa nature métaphorique et qui dit politique dit nécessairement pouvoir. Comme l’écrit Faulkner “All words are fakes” et ceci pas seulement en raison de l’écart entre les mots et les choses grâce à une médiation toujours plus spectaculaire qui va croissant mais surtout du fait que le langage règle les rapports humains dans le sens d’un pouvoir déterminé.

Par conséquent l’idée d’une neutralité du langage procède de l’idéologie car aucun langage ne va de soi, les mots marchent toujours au pas du pouvoir qu’ils servent. En religion comme en politique au « commencement était le verbe » car « ce qui chasse sous le langage » pour reprendre la formule d’Artaud c’est toujours le pouvoir.

Le système du langage c’est le système lui-même, sa méta-politique : « Le message, c’est le médium » selon l’expression célèbre de Marshall McLuhan. Il n’est pas étonnant que longtemps, le pouvoir dans ces formes archaïques ait entretenu la croyance que le langage était d’origine magique. Toute politique est d’abord une poïetique. C’est cette consubstantialité du langage et du pouvoir qui fait dire à Kafka que « Les mots doivent être définis de façon fixe et précise sinon nous pourrions sombrer dans des abîmes insoupçonnés. ».

La philosophie est née de cette incurie, en réaction, pour parler comme Nietzsche, au rapport incestueux entre le pouvoir et le langage et elle en est probablement morte, en grande partie à cause de Nietzsche que l’on peut considérer comme le 11 septembre de la philosophie occidentale.

« Sacre de l’empereur Napoléon Ier et couronnement de l’impératrice Joséphine dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, le 2 décembre 1804 », Jacques-Louis David, 1807. Source : Wikipedia

Derrière les raffinements de son esthétique qui ont égaré toute une intelligentsia de gauche, Nietzsche, en réactionnaire assumé et qui ne s’embarrassait pas de vérité ou de morale en matière de politique ne s’y trompait pas quand il qualifiait Socrate d’agitateur politique, de corrupteur de la jeunesse qui avait bien mérité sa cigüe, il avait tout à fait compris qu’en détruisant la sophistique au moyen de la dialectique de la raison, Socrate opérait un renversement politique inédit . « Avec lui, écrit-il, commence la révolte des esclaves ».

Dans sa philosophie de l’Histoire, il en fait l’origine du nihilisme et l’ancêtre de la révolution française et du socialisme. Et c’est pourquoi Nietzsche comme l’a montré Lukàc s’est rêvé comme un événement socratique à l’envers, une révolution du langage consacrant la revanche des sophistes, comme l’agitateur politique qui allait corrompre à son tour la jeunesse et d’infléchir dans le sens d’une utopie réactionnaire, son fameux « renversement des valeurs », un impératif hypnotique qui a eu raison de plus d’un progressiste, moi le premier…

Personne ne doit sous estimer la puissance de séduction de cette philosophie et en cela elle est une authentique œuvre d’art, encore faut-il avant de l’enrôler sous la bannière du progressisme, discerner dans cette œuvre comme le prescrit Broodthaers, ce qui relève de l’art et ce qui relève de l’idéologie.

Après tout, Protagoras, Gorgias et les sophistes étaient des artistes du langage mais ils étaient également les avocats des intérêts de l’oligarchie athénienne et leur rhétorique était un art de la persuasion, le vecteur et le masque de l’idéologie dominante.

De part sa dimension sophistique autrement dit publicitaire, le langage est un art et tout le problème de la critique c’est de « montrer, comme l’écrit Broodthaers, l’idéologie telle qu’elle est et empêcher justement que l’art serve à rendre cette idéologie inapparente, c’est-à-dire efficace ». Et Nietzsche lui-même divise l’acte de penser entre la science qui est l’action de découvrir et l’art qui est l’action de cacher.

L’art est la cheville ouvrière du rapport entre langage et pouvoir et si l’on envisage ce rapport dans le champs de l’art uniquement, on peut dire que jusqu’au XVIIIe siècle l’art a consisté dans cette efficacité de l’idéologie souligné par Broodthaers.

C’est à partir de l’aufklarüng, l’émergence d’un espace public au sens critique du terme, que l’art se dédouble par réflexivité en un art officiel et un art critique et s’émancipe ainsi progressivement de l’idéologie dominante pour gagner son autonomie. Cette position critique de l’art vis-à-vis de lui même culminera dans le modernisme jusqu’à la fin des années 60, position qui sera anéantie par la mutation de l’idéologie bourgeoise en réaction à mai 68. Cette mutation idéologique qui a consisté dans l’unification des deux pôles antagonistes du libéralisme à savoir celui de l‘économie et celui du désir, a interdit toute critique et toute autonomie réduisant ainsi l’art au masque de l’idéologie dominante.

C’est pourquoi on peut dire que si le propre de l’art moderne c’est la critique, celui de l’art contemporain c’est l’intégration.

La preuve par le langage, le secteur de l’art comme d’ailleurs tous les autres champs de la société est totalement phagocyté par le virus de la sophistique du management. Le There is no alternative qui prévaut autant en politique qu’en art est la conséquence d’une bataille sémantique gagnée par l’idéologie dominante et l’esthétisation généralisée à l’œuvre dans la société, n’est que l’expression du retour de l’art dans son ensemble dans le bercail du pouvoir.

Par conséquent les artistes déchus de leur autonomie réduits à des taches de couleur sur les palettes des « curators » sont en droit de se demander à la manière de Broothaers : « de quoi participons-nous ? »

« La liberté guidant le peuple », Eugène Delacroix, 1830. Source : Wikipedia

Cette révolution idéologique qui a vu le capitalisme libidinal triompher de la théorie critique s’est traduit sur le plan politique par l’obsolescence du clivage gauche/droite c’est à dire la conversion de l’ensemble des élites de la société à l’économie de marché, souscrivant ainsi à la thèse du libéralisme comme fin de l’Histoire. Mais une telle « Révolution, comme l’explique Orwell, ne sera parfaite que lorsque le langage sera parfait ».

Le Novlang de la société du spectacle ne vise pas seulement à « créer du temps de cerveau disponible » pour la publicité selon la formule d’un célèbre baron médiatique mais surtout à transformer le langage jusqu’à ce qu’il ne puisse plus permettre la moindre pensée indépendante du discours officiel : « A la fin, déclare un personnage de 1984, nous rendrons littéralement impossible le crime-de-pensée parce qu’il n’y aura aucun mot pour l’exprimer ».

Le choix de la langue anglaise comme langue du libéralisme économique mondialisé est loin d’être anodin. En effet comme le fait remarquer Orwell si l’anglais du fait de sa grammaire minimal est l’une des langues les plus simples qui soient, cette simplicité a malheureusement un revers : « la grande faiblesse de l’anglais est son aptitude a être perverti. […] L’ennemi mortel du bon anglais est probablement ce qu’on appelle ce Standard English. Cet horrible dialecte est celui des éditoriaux, de l’administration, des discours politiques et des bulletins d’information de la BBC. ».

La question du langage est double dans l’art dans le sens ou nous avons à faire à deux catégories de langage, d’une part le langage de l’art et de l’autre l’ensemble de mots qui surdéterminent l’art, les mots de l’art. Entre les deux il y a des ponts. Les mots de l’art composent le pouvoir de l’art de pouvoir, l’art dominant. Dès qu’une pratique non conforme se fait place, elle est considérée comme illégitime ou dans le meilleur des cas exotique par l’institution dans le sens large du terme.

Je voudrai revenir sur cette question de la critique et de l’intégration à propos de l’art contemporain. Non pas que l’art contemporain soit dénué de toute critique mais il semble prisonnier d’une critique faible comme le dit Yves Michaud, ce qui le rattache au faiblisme de Gianni Vattimo et plus généralement à la debolle philosophie. Les gestes de rien de Francis Alÿs ou les actions peu de Boris Achour sont des exemples de cette critique à minima. C’est pourquoi une certaine posture deleuzophrène constitue la position dominante dans le milieu de l’art actuel où l’artiste évolue divisé entre intégrité et intégration ce qui l’apparente au prisonnier de Kafka « qui a l’intention de s’évader… mais projette en même temps de transformer la prison en château de plaisance à son propre usage ».

D’une manière générale les artistes ont toujours jeté le soupçon sur le langage de leur temps. Ce rapport de défiance vis à vis de ce que l’on peut appeler les mots de l’art est à la base de toute la production artistique moderne. De Mallarmé au Lettrisme, en passant par Marinetti, Hugo Ball et le Zaoum, la déconstruction et la recollection du sens du langage de l’art a été l’alpha et l’oméga de la démarche critique.

Bien sûr, chaque époque a sa spécificité de langage dépravé et la notre a la sienne qui consiste dans le refoulement progressif du réel et de la critique au profit du divertissement et du tourisme, le tout chapeauté par l’horrible communication. Les démarches artistiques comme celle de Closky, Massera ou Farkas peuvent être considérées comme des réponses à ce devenir managérial du milieu de l’art.

Face à cette situation de collabo-art que Duchamp décrit comme une « dilution massive perdant en qualité ce qu’elle gagne en quantité » et qui « s’accompagne, selon lui d’un nivellement par le bas », quel meilleur conseil que celui de Duchamp lui-même : « Prenez le maquis, ne laissez croire à personne que vous êtes en train de travailler ».

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