(65) Par Marie JULIE –

Il est des artistes étranges qui au dictat de la fabrication d’objets creusent dans l’anonymat une économie de la procrastination. « Remettre à plus tard », « déléguer », « laisser être ce qui est », sont quelques gestes discrets à l’ oeuvre dans cette économie d’un autre genre.

En présence de cette double folie des travailleurs, de se tuer de surtravail et de végéter dans l’abstinence, le grand problème de la production capitaliste n’est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d’exciter leurs appétits et de leur créer des besoins factices.

Le droit à la Paresse, Paul Lafarge

Reporter les choses, ne rien faire, s’abstenir, oublier, remettre à demain, déléguer, suspendre, être à l’ arrêt, dormir, bailler, rire sont quelques verbes que la procrastination, petite soeur de la paresse, active dans sa diagonale, trouant l’espace efficient du travail salarial.

Refuser de, inviter à la sieste, ne pas se payer de nouveaux objets ou refuser d’être payée pour une tâche, offrent à celle.ux qui s’en emparent d’être rebelles à l’ aliénation d’un patron ou pire du Néolibéralisme.

Inviter à, participer à, offrir à, réfléchir à, sont les danses suivantes qui peuvent féconder, de manière durable, les terreaux fertiles d’une liberté et oisiveté retrouvées.

Dans ses déclarations sur les internets, Another Lazy Artist tente dans une posture virale de convoquer la communauté qui la suit, à ces réflexions.

Derrière son écran, elle imagine une communauté contributive, à une paresse qui plus que d’offrir une rémunération salariale poserait les bases d’une nouvelle convivialité.

C’est dans cette perspective qu’elle a crée la Journée internationale de la Paresse, fêtée depuis deux ans, le 3 janvier de l’année civile en cours où elle remet de manière malicieuse, des escargots d’or à certain.e.s paresseux.euses, procrastineurs.euses, flemmard.e.s, siestes.euses et autres complices de son aire de jeu.
Est ce que grains de sables dans la machine néo-libérale et plus spécifiquement de l’artillerie des l’art contemporain et des industries culturelles, ces nouveaux contributeurs inventeraient une nouvelle économie de la procrastination?

C’est peut-être le pari fou que font celleux là, qui ne sont peut-être pas tous.tes paresseux.euses mais partagent la même croyance : non, le temps ce n’est pas de l’argent, c’est le temps qui importe plus que l’argent.

Ce billet d’humeur poétique se ponctue avec une citation de l’artiste Gustav Metzger : « L’art autodestructif rejoue l’obsession pour la destruction, la volée de coups à laquelle l’individu et les masses sont sujets. Il démontre la puissance de l’homme à accélérer le processus de désintégration de la nature et à le mettre en oeuvre ».

La procrastination, la paresse, la flemme ou la sieste offrent des moyens certes fragiles de se soustraire à la puissance de destruction de l’homme qui s’exerce partout sur la planète et contre sa propre espèce, mais peut-être, comme dans l’oeuvre du même Gustav Metzger, « Drop on Hot Plate », pouvons-nous ralentir jusqu’à ce que les cataclysmes annoncés nous détruisent ou que nous leur survivions ?

  1. Gustav Metzger cité dans un article du journal Le Monde paru en 2010 : https://www.lemonde.fr/culture/article/2010/03/06/gustav-metzger-antistar-de-l-art-reveille-les-consciences_1315378_3246.html

Cet article s’inscrit dans la suite de La paresse comme un état d’art

Marie Julie
Micro-biographie
« Je est un autre », Arthur Rimbaud
Artiste et auteure indisciplinée indépendante, Marie Julie est née à l’île de la Réunion. Elle joue avec les codes, les situations et les médiums « toujours pour rencontrer l’autre ». Diplômée d’écoles d’art et d’universités, cette insulaire continentale refuse les catégories, les assignations, les définitions et travaille à rendre poreux ses champs d’investigations qui deviennent solubles dans sa praxis artistique et sa vie.

Micro-bibliographie
Rouge Gorge 6, Antonio Gallego et José Maria Gonzalez, 2007
La Route, catalogue d’exposition collective, ESAR, 2009
La grève des déambulants, Art et Anarchie collectif, éditions K’A, 2015
Fragments 8.03.06 06:11 – Temps solaire le chien méchant,  Écart, Diaph 8, 2019
Les entrechocs de Vautier et les entrelacs de Matisse, catalogue, « Tout va bien Monsieur Matisse », 2020
Le coefficient de joies vécues, La Revue de Paris, 2020

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *