(N°5) Par Eric MONSINJON –

Artiste et capteur d’institutions, Alexandre Gurita défend un art invisuel qui dépasse l’œuvre d’art et sa matérialité. En 2000, il s’empare de la Biennale de Paris, créée par Malraux, pour en faire une anti-biennale sans expositions, et en perpétuel renouvellement. Aujourd’hui, la Biennale de Paris célèbre ses soixante ans d’histoires hybrides.

« Traverser la mer sans que le ciel le sache », cette citation, extraite du traité chinois des 36 stratagèmes, enseigne comment frapper un adversaire sans éveiller son attention. L’artiste Alexandre Gurita qui est un admirateur de ce texte de l’époque Ming l’applique volontiers au secteur de l’art. L’adversaire ici désigné, c’est l’art contemporain spectaculaire et marchand exposé dans les grandes manifestations internationales, comme la Biennale de Venise qui se déroule actuellement. A l’opposé de cette conception, Alexandre Gurita défend un art invisuel qui « invente un art affranchi de l’œuvre d’art, car, selon lui, les limites de l’art sont plus larges que l’œuvre d’art ». Son œil, toujours en alerte, guette les failles d’un système, quel qu’il soit, pour le hacker secrètement. La carrière artistique d’Alexandre Gurita commence par un morceau de bravoure qui a beaucoup contribué à sa renommée : la « captation institutionnelle » de la Biennale de Paris, devenue sous sa direction une sorte d’anti-biennale. Alexandre Gurita est un stratège.

Portrait de l’artiste invisuel

Né le 27 septembre 1969 à Brasov en Roumanie dans une famille ouvrière, d’un père électricien et d’une mère travaillant dans le textile, le jeune Alexandre Gurita vit une enfance paisible avec son frère et sa sœur. Sans doute, sa passion pour l’art lui vient de son oncle restaurateur de tableaux et également artiste peintre. Le 17 novembre 1987, il assiste à un soulèvement ouvrier violemment écrasé par l’armée de Ceausescu. Pour la première fois, il pense quitter la Roumanie et se construit un voilier de six mètres de long pour s’enfuir par la mer. Le départ n’aura pas lieu. Il commence alors des études aux Beaux-Arts de Bucarest avec la volonté d’égaler Rodin et Bourdelle. L’année de ses vingt ans voit la chute de Ceausescu. L’espoir revient. Son travail de sculpteur est reconnu, la télévision roumaine l’interview, il fréquente le nouveau Premier ministre Petre Roman. Ses relations l’aident à obtenir un visa pour la France. Le 13 août 1992, il arrive à Paris après avoir traversé l’Europe à pieds, avec l’ambition d’entrer à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts (ENSBA). Là-bas, il y perd ses dernières illusions : une conception de l’art profondément académique. Sa longue fréquentation de l’histoire de l’art lui fait traverser les avant-gardes du XXe siècle – constructivisme russe, Dada, Bauhaus -, il se passionne pour les figures de Malévitch, Duchamp, Brancusi, découvre les mouvements artistiques des années 1960, comme l’Internationale Situationniste et l’art conceptuel. Sa conception de la création devient plus réflexive, « L’art, c’est la modification de l’idée de l’art », déclare-t-il.

En 1997, Alexandre Gurita abandonne la production de sculptures et d’installations alors qu’il est toujours étudiant aux Beaux-Arts. Il jette alors les bases de ce qu’il nommera, en 2004, « l’art invisuel ». Il le définit comme « un nouveau genre d’art qui se concrétise autrement qu’en une œuvre d’art. Il offre ainsi aux artistes de multiples possibilités de travail et d’ouvertures ». Il propose à la direction de l’ENSBA d’ouvrir un département dédié à cette nouvelle pratique ; une demande qui lui sera refusée. Tout se passe comme si le style Gurita prenait déjà la forme d’un défi lancé à l’institution. En 1999, il souhaite aller plus loin en présentant en guise de projet de diplôme son propre mariage, auquel il convie des centaines de personnes. L’ENSBA apprécie peu cette curieuse soutenance, mais il obtient néanmoins son diplôme, et par son mariage la nationalité française. Désormais, sa pratique invisuelle est inséparable d’une critique de l’institution.

Une biennale sans expositions

« Profiter des vides, qui appellent des pleins, dans le système des forces de l’autre », un principe encore extrait des 36 stratagèmes qui va une nouvelle fois l’inspirer. En 1999, Alexandre Gurita s’intéresse de près à la Biennale de Paris et se renseigne sur cette institution oubliée. Il découvre son histoire : la Biennale a été créée en 1959 par André Malraux, alors Ministre de la Culture, pour proposer « un lieu de rencontres et d’expérimentation des nouvelles modalités d’un art du futur ». Au fil des éditions, de 1959 à 1985, la manifestation devient un rendez-vous incontournable de l’art assurant une continuité entre les grandes figures de l’art moderne, de Pablo Picasso à Paul Klee, et les artistes de la scène contemporaine, Isou, Beuys, Calle, Buren, Export, Kapoor, et bien d’autres. Mais l’institution enregistre un déficit de dix millions d’euros qui force le Ministère de la Culture à la liquider. Le nom « Biennale de Paris » tombe dans le domaine public en 1985.

Quelques années plus tard, en 2000, Alexandre Gurita décide de « frapper à l’endroit où le système est faible, peu intelligent, voire inexistant » et s’empare de l’institution au nez et à la barbe du Ministère de la Culture. Il appelle cela une « captation institutionnelle », autrement dit, il s’approprie une institution d’Etat qu’il donne à voir comme un geste artistique invisuel. Le célèbre agent d’art Ghislain Mollet-Viéville le soutient activement. Cependant la renaissance clandestine de la Biennale de Paris n’est pas très bien perçue par le Ministère de la Culture et les autres institutions. La sidération cède la place à la polémique. Alexandre Gurita apparaît comme un directeur hors-la-loi à la tête d’une institution volée à l’Etat. On lui reproche d’utiliser l’institution contre l’institution. Sa stratégie est la suivante : ne pas critiquer l’institution de l’extérieur, mais s’en emparer pour la transformer, de l’intérieur, en institution critique.

Alexandre Gurita réactive la Biennale de Paris en 2002 et sape toutes les règles pour en faire la première biennale au monde, sans œuvres, sans expositions, sans curators et sans spectateurs. La manifestation devient le terrain de jeu de l’art invisuel ; les éditions suivantes se succèdent mais ne se ressemblent pas. La première édition invite une trentaine d’artistes venant d’une quinzaine de pays qui investit, durant trois semaines, différents lieux alternatifs à Paris. L’édition suivante, en 2004, bouleverse l’espace-temps de la manifestation : d’abord, elle a lieu à Paris et simultanément dans plusieurs pays du monde ; ensuite, la durée de l’événement est portée à deux ans. En plus d’avoir lieu tous les deux ans, chaque biennale dure dorénavant deux ans. Une manifestation terminée annonce la suivante, et ainsi de suite.

Délocalisations

En 2008, Alexandre Gurita s’octroie une liberté supplémentaire, celle de pouvoir « délocaliser » la Biennale de Paris à l’étranger. Celle-ci devient nomade. Le rapport s’inverse, ce n’est plus l’artiste qui vient à la Biennale, c’est la Biennale qui vient à l’artiste. Partant du principe qu’un artiste développe une pratique en relation avec un territoire, la Biennale de Paris se déterritorialise pour se reterritorialiser à l’endroit du contexte social et politique choisi par l’artiste. En s’adaptant aux nouvelles pratiques des artistes et non l’inverse, les rapports entre l’institution et l’art se trouvent réinventés. La Biennale n’a pas de territoire défini, elle accroît son territoire par déterritorialisation. La délocalisation devient un mode opératoire majeur pour toutes les éditions suivantes. C’est ainsi qu’après Nicosie, New York, Beyrouth, la Biennale s’installe, pour son soixantième anniversaire, au Luxembourg.

État des souffles du 24 avril 2019 à 16h24. Crédits : Biennale de Paris 2019

L’artiste Gary Bigot propose depuis le Luxembourg « un air créatif qui souffle à travers le monde ». Par le biais d’une application mobile téléchargeable sur le site de la Biennale, il est possible d’enregistrer son souffle et, ensuite, de le géolocaliser sur une mappemonde avec ceux des autres participants sur la planète. Délocalisation de Paris au Luxembourg et géolocalisation des souffles à travers le monde, de quoi se perdre dans cet art du déplacement. Citons deux autres projets notables de cette XXIe édition : l’artiste Ludovic de Vita vient de fonder IRISA, un institut de recherche de nouvelle génération pour développer la singularité des individus dans le domaine de l’art et de l’innovation; Baptiste Pays lance une agence pour l’emploi, un peu spéciale, qui propose des infrapostes à des artistes pour leur ouvrir les portes de l’entreprise.

Rhizome

Bien évidemment, l’art invisuel a ses prédécesseurs. Marcel Duchamp se demandait déjà s’il était possible de réaliser des œuvres qui ne soient pas d’art. Les artistes des années 1960, d’Yves Klein à Joseph Kosuth, en passant par les membres de l’International Situationniste, faisaient le diagnostic que le monde était saturé d’objets et qu’il ne fallait pas en ajouter de nouveaux. Par rapport à l’art contemporain, l’art invisuel doit souvent justifier sa différence avec l’esthétique relationnelle théorisée par Nicolas Bourriaud ; dire en quoi, l’art invisuel n’est pas uniquement basé sur la relation interhumaine. La contribution la plus importante d’Alexandre Gurita à l’art réside dans sa capacité à capter, à détourner, au point de retourner une institution contre elle-même.

Pour cela, il déploie un rhizome d’institutions et d’entités multiples autour de la Biennale, encourage même la création d’institutions parallèles pour créer des nouvelles expériences : pour réinventer un enseignement libéré des conventions héritées de l’histoire de l’art, il fonde l’école ENDA ; pour trouver un nouveau modèle économique pour les artistes invisuels, il élabore une cryptomonnaie ; pour définir les nouvelles formes d’art, il met en place une recherche sur la terminologie. Chez Alexandre Gurita, la stratégie devient un mode de résistance au formatage social, aussi bien qu’une nouvelle forme d’art à part entière. Il soutient qu’il faut « savoir rester inventif dans un contexte qui nous contrôle ».

Dans ce grand rhizome, Alexandre Gurita n’agit pas en tant qu’artiste solitaire, mais sous couvert de la Biennale de Paris, que ce soit pour son propre compte, ou celui d’autres artistes. L’effacement de sa personne derrière cette institution à têtes multiples participe d’une volonté de faire disparaître la notion d’auteur original. Sa critique semble aller jusqu’à une remise en cause de l’artiste lui-même. A l’instar du philosophe Michel Foucault, qui dans Les Mots et les Choses, prophétisait la mort de l’Homme « comme à la limite de la mer un visage de sable », Alexandre Gurita anticipe la disparition de l’artiste comme une possibilité. L’art invisuel est Méduse.

La Biennale de Paris, XXIe édition, jusqu’au 30 septembre 2020.
Le site officiel de la Biennale de Paris : https://biennaledeparis.org
La Biennale de Paris délocalisée au Luxembourg : https://biennaledeparis.org/Luxembourg

Photo : Alexandre Gurita par Tatiana Chaumont, 2015

Ce texte a été publié initialement le 17 juillet sur le blog de Libération « La diagonale de l’art ». Compte tenu de son adéquation avec sa ligne éditoriale il est republié par la Revue de Paris dans sa rubrique “Republications”.

Eric Monsinjon est un historien de l’art, il est le spécialiste français des avant-gardes du XXe et XXIe siècles.

3 Replies to “L’art invisuel, qu’est-ce que c’est ?”

  1. Bonjour ! tout d’abord , bravo pour cet excellent article. Ensuite, merci d’avoir si gentiment cité mon nom. Mon commentaire concerne la phrase suivante : « sans œuvres, sans expositions, sans curators et sans spectateurs » Je pense que puisqu’il s’agit d’art invisuel, il y a bien un art à la Biennale de Paris, et que s’il y a art, il y aussi œuvre mais pas au sens d’objet d’art. Dans le dictionnaire le mot « œuvre » s’entend au sens d' »activité », de « travail ». A la Biennale de Paris, nous sommes tous à l’œuvre. De même, dans le dictionnaire « faire son œuvre » signifie « agir », « opérer ». Exemple : « la mort avait déjà fait son œuvre ». « œuvre » signifie également « résultat sensible d’une série d’actions orientés vers une fin « . Exemple : « Il y a des grandes choses qui ne sont pas l’œuvre d’un homme, mais d’un peuple (Victor Hugo). Je pense donc que le mot « œuvre » est tout à fait approprié pour parler de l’art invisuel. Car au fond comme je l’ai écrit il y longtemps : un art libéré de l’idée de l’art, c’est tout un art ».

    1. Bonjour c’est à ce propos de l’Art Invisuel : «  Dans le dictionnaire le mot « œuvre » s’entend au sens d’ »activité », de « travail ». A la Biennale de Paris, nous sommes tous à l’œuvre. De même, dans le dictionnaire « faire son œuvre » signifie « agir », « opérer ». Exemple : « la mort avait déjà fait son œuvre ». « œuvre » signifie également « résultat sensible d’une série d’actions orientés vers une fin « .
      – C’est exactement d’un mouvement dynamique sensible d’acoustiques d’une surface. Orienté c’est de cela qu’il s’agit, sur une scène enduite de savon ! Toute chorégraphie est improvisée sur le moment suivant d’équilibration etcétéra. Le devenir en perpétuel déconstruction et reconstruction de l’aplomb de la posture. L’amplitude de la plasticité motrice.

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