(N°27) Par Ghislain MOLLET-VIÉVILLE –

Laurent et Delphine Conquet sont des éleveurs/fromagers dans les steppes du Cantal mais leur problème est qu’ils sont soumis à des règles imposées aux agriculteurs, qui les empêchent d’être homologués s’ils veulent continuer à être libres d’affiner leurs produits comme ils l’entendent. Aussi ont-ils choisi de s’émanciper de leur marché habituel pour se rapprocher d’une autre forme d’économie : celle qui est rattachée à un monde de l’art où tout semble permis. Pour cela, il leur a suffit de faire de leur fromage une œuvre : une sculpture gustative très raffinée. Mais une œuvre qui ne relève pas d’un génie artistique extravagant. Non, il s’agissait de créer, à partir d’un dérivé du Saint Nectaire, une simple forme intermédiaire entre pierre trouvée et objet d’art auquel un nom fût attribué : Manicodie. À la suite de quoi, une édition accompagnée d’un certificat, fut réalisée en 99 exemplaires numérotés et exposés à la galerie Hus.

Manicodie, recto-verso. Prix : 22 Euros
Manicodie, recto-verso. Prix : 22 Euros

Leur raisonnement tient à une idée très simple : plutôt que d’être des fromagers transgressifs, ils préfèrent devenir des artistes qui n’ont pas à se soumettre à une quelconque discipline liée à l’Ordre des fromages et à ses normes contraignantes. Ils peuvent ainsi agir en toute liberté car au nom de l’art tout est ouvert. Y compris le fait de donner à sa pratique des formes inattendues (voire extra-artistiques) tout en lui octroyant un prix qui est légitime dès lors qu’il reste en relation avec une juste valeur marchande : une façon pour eux de s’opposer à une pseudo-culture qui est trop souvent régie par le business alors que leur fromage ne pouvant pas être conservé bien longtemps ne permet pas d’envisager un bon investissement. Il ne sera question ici que de la dégustation d’une denrée (une consommation plutôt qu’une possession). Et c’est certainement ce qui fait vraiment son intérêt puisque cela touche à la réalité quotidienne de notre art de vivre.

Les fromagers se sont ainsi transformés en astucieux hors-la-loi normalisés par l’art dans le cadre d’une nouvelle esthétique. Mais alors, on est en droit de se demander s’il suffit qu’ils soient inscrits à la maison des artistes pour que le fruit de leur travail soit véritablement ressenti à l’égal des objets d’art (?). La réponse nous est donnée par Marcel Duchamp avec l’exhibition d’un porte-bouteilles qui peut être élevé au rang de l’art dans certaines circonstances : tout dépend s’il se trouve au BHV ou dans un musée. C’est pourquoi la galerie Hus a eu une initiative essentielle quand elle a choisi d’exposer et d’éditer ces fromages dans un contexte culturel qui conditionne le regard qu’on va leurs porter. C’est en effet, au niveau de sa monstration et de sa réception, que s’identifie un objet qui a une prétention d’art. Et finalement, il est tout à fait équitable que des fromagers puissent s’infiltrer dans le marché de l’art et y être parfaitement intégrés pour profiter de ses règles. Après tout, comme le préconise Philippe Mairesse, il faut : « appliquer des méthodes artistiques à des situations qui ne le sont pas et appliquer des situations artistiques à des méthodes qui ne le sont pas ». (1)

Mais un tout autre point de vue est possible si l’on veut bien se référer à Paul Valéry qui considérait qu’il fallait « reporter l’art que l’on met dans l’œuvre à la fabrication de l’œuvre ». (2) De même, Walter Gropius, fondateur du Bauhaus, proclamait qu’il ne devrait pas y avoir de différence fondamentale entre l’artiste et l’artisan. Enfin, Allan Kaprow affichait que son but était d’effacer toutes les frontières entre art et non-art. Bref, à l’évidence, lorsqu’on est en présence d’une œuvre dont la qualité artistique n’est pas manifeste, il faut l’aborder avec une nouvelle approche.

Une œuvre est en effet façonnée par l’idée qui en a été à l’origine. Ne pourrait-on alors examiner la Manicodie en amont de sa forme, en prenant en compte le cheminement de sa recherche et le processus magique de son affinage. La recette des fromagers n’aurait-elle pas également sa place sur les murs de la galerie ? Le voeu de Paul Valéry qui souhaitait qu’une œuvre d’art soit celle dont l’exécution serait aussi une œuvre d’art, se verrait ainsi exaucé par la publication de ces actes préparatoires, qui serait offerte à la vente à son tour. Cette mise à disposition d’un texte documentant leur art gastronomique serait à mettre en relation avec les protocoles associés à l’art conceptuel, qui transmettent les informations nécessaires pour la recréation des œuvres. Une certaine éthique prendrait alors le relai de l’esthétique en contrecarrant les principes de la propriété privée pour s’adonner au partage d’un authentique savoir-faire. Mais Laurent et Delphine Conquet sont-ils prêts à accepter cette collaboration qui n’est pas sans risque, en divulguant ce qui constitue un héritage ancestral ?

Ne serait-ce pourtant pas là, l’apogée de leur art s’ils consentaient à l’ouvrir au plus grand nombre par la transmission de leur technique de travail. Ils dénieraient de cette manière, la supériorité des œuvres uniques et sacralisées sur une production agricole qui n’a pas besoin de cimaise pour être valorisée. Un riche terrain d’échanges devrait même permettre de déclencher des réflexions autour d’une créativité qui serait à diffuser tous azimuts. C’est d’ailleurs dans cet état d’esprit, que certains artistes ont eut la volonté de développer des œuvres participatives en créant des entreprises citoyennes au service d’un art sans prétention autre que d’être au service de l’humain. Ce qui semble justement l’ambition de l’Épicerie libre initiée par Tristan Cormier : « un espace dévolu à l’égale dignité des productions humaines pour autant qu’elles soient issues de démarches où l’homme donne le meilleur de lui-même. (3)

Devant cette profession de foi, qui place au même niveau des aspirations d’origines diverses, il serait bon de garder en tête ce qu’écrivait Lucy Lippard en 1970 : « Un jour viendra peut-être où l’art sera une occupation quotidienne, même s’il n’y a pas lieu de penser que cette activité s’appellera art » ? Personnellement je me sens proche de Robert Filliou dont le propos me servira de conclusion : « ça ne fait rien si l’art n’existe pas, l’important c’est que les gens soient heureux ! »

  1. Catalogue de l’exposition « Ma petite entreprise », Abbaye-Saint-André, Centre d’at contemporain de Meymac, 2003 p.4
  2. Cahiers I de La Pléiade, 1973 p. 253.
  3. Communiqué de la galerie Hus dont Tristan Cormier est le directeur. Voir son article dans le prochain numéro de la revue.

5 Replies to “Une œuvre d’art vaut-elle 50 tonnes de fromage ?”

  1. À mon goût, un bon fromage, comme une bonne œuvre d’art relance le désir de le consommer encore, après la satiété. Les nuances se développent, se succèdent se recouvrent, s’évanouissent. On y revient. Les idées filent, les saveurs fondent (ou inversement). Il n’y est plus seulement question de goût, mais du pouvoir d’aiguiser l’appétit. Tous les mets n’ont pas la mission d’assouvir la faim, il ne tient qu’à nous de les associer, de les cuisiner ou de les tenir à distance pour jouir de la possibilité que nous offre leur disponibilité même. Avec 50 tonnes, de ce fromage, nous aurons de quoi jouer avec la distance qui sépare l’exceptionnel du quotidien, et nous en aurons fini avec la phrase de Godard qui dit que la culture c’est la règle et l’art l’exception. La banalité de la vie est exceptionnelle.
    Quel bel article, savoureux et qui donne envie d’en reprendre !

  2. Il y a des artistes peintres, des artistes sculpteurs, des artistes « performeurs », il y a maintenant des artistes fromagers. Je souhaiterais contribuer à leur promotion en créant une œuvre participative. Celle-ci aurait pour protocole d’inviter ces amoureux de la liberté à s’exprimer sur leur choix de vie, en étant filmés par moi.
    Quand je passerai dans le Cantal j’aimerais beaucoup les rencontrer.

    1. Grand merci Loïc de m’avoir fait découvrir cet univers. Je prends connaissance de L’article de Ghislain Mollet-Vieville, quel bonheur !
      …que les gens soient heureux … oui ! de dépasser toute convenance imposée afin de devenir libres d’être eux-mêmes. Exister pour enfin Être ce que l’on doit. Voici ce vers quoi une véritable éducation artistique (pour tous bien évidemment) devrait conduire. Ainsi la démarche de Delphine et Laurent Conquet rendue à la portée du plus grand nombre engendrerait une courbe du bonheur exponentielle.
      Et je dois dire aussi l’idée de contrecarrer les principes de la propriété privée reste pour moi quelque chose d’essentiel. Mais là est une autre question.
      A très bientôt j’espère.
      Xavier.

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