(45) Par Éric MONSINJON –

Il y a 70 ans, l’artiste américain Robert Rauschenberg effaçait un dessin de Willem de Kooning pour revenir à la feuille blanche. Acte de vandalisme ou création géniale ?

Problème

Est-il possible d’échapper au fait de réaliser une œuvre d’art ? L’artiste américain Robert Rauschenberg propose une solution inattendue à ce problème. Fin 1953, il efface intégralement un dessin de Willem de Kooning. Quelque chose change. Dès lors, le processus suivi par un artiste peut prendre le pas sur la réalisation matérielle de l’œuvre.

Histoire du problème

Ce geste d’effacement s’inscrit à l’intérieur du grand mouvement de destruction imposé par les avant-gardes du XXe siècle. Dans cette perspective, la peinture monochrome occupe une place fondamentale dans l’abolition de la figuration. Deux œuvres fondatrices en témoignent, Carré blanc sur fond blanc (1918) de Malevitch et Le Dernier tableau (1922) de Rodtchenko. A l’aube des années 1950, Rauschenberg cherche à prolonger ces recherches en réalisant ses White paintings, à savoir des tableaux blancs qui ne présentent, selon John Cage, « pas d’image, pas de sujet, pas d’objet, pas de technique ». Cependant Rauschenberg n’est pas satisfait. Il veut aller plus loin. Sa récente découverte des ready-made a fait vaciller, un temps, sa foi en la toute puissance de la peinture. Alors, que faire ? Continuer ou arrêter de peindre ?

Conditions du problème

Il importe d’arriver à ce point où la simple réalisation d’une œuvre devient une chose inacceptable. Pourquoi ? Parce que la réalisation a toujours été admise comme une convention non pensée, jamais remise en question. Chez Rauschenberg, elle devient un sujet de méditation. Il rêve secrètement d’inverser le processus de réalisation d’un tableau en l’effaçant, de manière à revenir à la surface vierge d’origine. Dans un premier temps, il songe à le faire sur l’une de ses œuvres, puis, il se ravise. La solution lui paraît trop simple, car sans enjeux véritables. Et pourquoi pas effacer l’œuvre d’un autre artiste ? Problème majeur : quel artiste peut accepter une telle chose ?

Robert Rauschenberg, White painting, 1951.

Un dessin est réalisé

Willem de Kooning (1904-1997) est, comme à son habitude, au travail dans son atelier. Il est en train de réaliser un dessin au fusain. D’abord, un premier trait, puis un deuxième, un troisième, il cherche à dégager une silhouette féminine disloquée dans un réseau de fusain et de charbon avec quelques parties à l’huile. Vient enfin le temps de terminer l’œuvre et de la signer. Le dessin reste sur son chevalet au milieu de l’atelier.

Un dessin est donné

C’est décidé, ce sera de Kooning. Il inspire le travail de beaucoup de jeunes peintres, il est un symbole. Rauschenberg doit maintenant passer à l’acte pour mettre son plan à exécution. Un soir de l’année 1953, il sonne à la porte de l’atelier new-yorkais du célèbre peintre, une bouteille de whisky Jack Daniels à la main pour se donner du courage. Paradoxalement, il espère que de Kooning ne sera pas là. Mais l’artiste est là et lui ouvre la porte. Après quelques banalités d’usage, il se lance et lui demande timidement le cadeau d’un dessin et lui expose son projet d’effacement. D’abord étonné, de Kooning réfléchit. Après quelques instants d’hésitation, il accepte, tout en émettant des réserves sur une telle entreprise. Rauschenberg est stupéfait qu’il ait accédé à sa demande : « J’espérais alors qu’il refuserait. Et ce serait ça l’œuvre, son refus ». De Kooning lui glisse sur un ton espiègle : « Je vais vous donner un dessin difficile à effacer ». Il saisit alors le dessin sur son chevalet et le tend à Rauschenberg. « Je ne sais même pas s’il a fait ça consciemment », dira plus tard ce dernier. De Kooning tient à lui offrir un dessin « important » et qui « doit lui manquer ». Le don est précieux et rare.

De Kooning dans son atelier, 1953.

Un dessin est effacé

Rauschenberg rentre chez lui avec son trésor. Commence alors le long travail d’effacement. Il utilise des gommes, et divers outils, comme des racloirs pour enlever le fusain, le charbon et les couches d’huile. Il va mettre plus d’un mois à l’effacer. Un temps plus long que de Kooning lui-même pour réaliser le dessin. Quand il était interrogé sur le sens à donner à son geste, Rauschenberg assurait qu’il ne s’agissait en aucun cas d’un acte de vandalisme. « Ce n’est pas une négation, c’est une célébration », déclarait-il. Difficile cependant de le croire. Disons plutôt que ce n’est pas un acte de vandalisme puisque de Kooning était consentant ; néanmoins, c’est un acte de destruction inscrit comme un geste esthétique. Effacer un Rembrandt, par exemple, aurait été du pur vandalisme, car cela aurait supprimé une œuvre au catalogue du peintre. Alors que de Kooning, lui, peut à nouveau réaliser d’autres dessins. S’agit-il alors du meurtre œdipien de son père spirituel ? Voire un enterrement de première classe de l’expressionnisme abstrait et de la peinture même ?

Un dessin est encadré

Une fois effacé, Rauschenberg confie le dessin à Jasper Johns (né en 1930), son ami artiste qui partage son atelier. Celui-ci donne son titre à l’œuvre, Erased de Kooning drawing, et prend le soin de l’encadrer selon les conventions classiques de la Royal Academy de Londres. Cadre en bois doré, marie-louise, cartel avec légende, tout l’arsenal muséal est convoqué pour sacraliser l’œuvre blasphématoire. Une manière de tourner en dérision la tradition académique. Bien qu’il ne sorte que très rarement de l’atelier de l’artiste, le dessin effacé va vite devenir célèbre. Rauschenberg le conservera longtemps avant de le céder, en 1998, au MoMA de San Francisco.

Cartel avec légende de Erased de Kooning Drawing (détail) réalisé par Jasper Johns, 1953. SFMOMA.

Solution singulière

Revenons sur l’effacement lui-même. Etant donné qu’il est impossible d’effacer le dessin d’un seul coup, il a fallu du temps pour y parvenir. Une durée a été nécessaire pour défaire l’image. Rauschenberg a voulu inventer un nouveau processus pour déréaliser une œuvre. De Kooning a réalisé un dessin, Rauschenberg l’a déréalisé. Effacer est l’inverse de réaliser. Faire en défaisant. La déréalisation anéantissante par effacement permet à l’œuvre de faire retour sur elle-même, de revenir à son origine. La feuille blanche. Si le geste créatif de Kooning n’est plus visible, celui de Rauschenberg ne l’est pas non plus. A y regarder de plus près, l’effacement a laissé des traces, des traces infinitésimales. Taches et traits laissés ineffaçables volontairement comme pour suggérer une ancienne présence. Erased de Kooning drawing fonctionne comme un palimpseste néo-dadaïste. Sa radiographie récente a fait réapparaître le dessin original de Willem de Kooning, une sorte de déclinaison de sa célèbre série des Women. Mais cela n’a aucune importance. Ce qui compte, c’est qu’un dessin a été effacé pour toujours. Une seule fois dans l’histoire. La déréalisation est un processus créatif si singulier qu’il ne peut être réitéré sans perdre sa force subversive. Le problème a trouvé sa solution.

Robert Rauschenberg en quelques dates :
1925 : Naissance le 22 octobre à Port-Arthur, Texas (Etats-Unis).
1951 : Premières Black Paintings et White Paintings exposées à la Betty Parsons Gallery à New-York.
1953 : Erased de Kooning drawing.
1954 : Premières Combines paintings.
1955 : Monogram.
1964 : Grand prix de la Biennale de Venise.
2008 : Décès à Captive Island en Floride (Etats-Unis).

Photo en-tête : Robert Rauschenberg, Erased de Kooning drawing, 1953. 64 x 55 cm, San Francisco of Modern Art.

2 Replies to “Il faut qu’une œuvre s’efface”

  1. En complément de ce fort intéressant article d’Eric Monsinjon, je souhaite rappeler qu’en février 2014, dans le cadre du Nouveau Festival, s’est tenue une exposition au Centre Pompidou, « Retrospective, par Xavier Le Roy », réunissant une vingtaine d’artistes, dont Pierre Bismuth qui présentait une œuvre originale, copie très fidèle de « Erased de Kooning Drawing », réalisée en 2010 par Xu Yang, artiste chinois.
    Voilà une œuvre bien réelle: un dessin de Willem, effacé par Robert, redessiné par Yang et signé par Pierre.
    Que d’artistes pour une déréalisation !
    (images sur demande)

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