(54) Par Roxane VIDALON de l’Institut d’Art Philosophique et Invisuel (IAPI) –

Dans une démarche d’art philosophique et invisuel ainsi que de recherche en esthétique, je vous propose d’entamer ici une méthode initiatique intitulée « Œufre au Rose » qui permet de cheminer jusqu’au principe de l’art. Ce qui est nommé principe en philosophie est l’essence pure d’un concept, la cause première de ce qui est.

Le terme Œufre

Le terme Œufre [nom masculin] est un néologisme, une compression des termes Œuvre et Œuf. Ici, Œuvre est à saisir au sens alchimique, comme processus opératif et non pas comme une œuvre d’art au sens objectal.
L’Œuf quant à lui est la forme ovoïde proche de la sphère, globalisante et indifférenciée, espace neutre contenant toutes les potentialités. Signe de l’unité cosmique, reflet du principe, évoqué plus haut comme essence première, dans son intention créatrice, non encore réalisé. Il est aussi l’image symbolique de l’Athanor, creuset utilisé en alchimie comme contenant placé dans le feu, à l’intérieur duquel s’opère les transformations des métaux ou minéraux, au cœur duquel se réalise le Grand Œuvre, nom donné au processus alchimique complet menant à la pierre philosophale.

Roxane dans son Oratoire, février 2024
Roxane dans son Oratoire, février 2024

Le rose

Le rose est une couleur qui n’existe pas, en tant que longueur d’onde physique unique. Cette couleur est le fruit d’une interprétation de notre cerveau par superposition de différentes longueurs d’ondes allant du pourpre à l’orangé. Il m’a donc semblé intéressant de proposer une immersion dans une réalité purement conçue par notre perception. Le rose est une expérience phénoménologique, subjective, une interprétation de notre esprit, tout comme notre rapport au monde et donc à l’art. C’est uniquement notre rapport à cette couleur qui lui permet d’exister.

Qu’est-ce que l’Œufre au Rose ?

L’Œufre au Rose est une méthode, un système de pensée né de l’idée que l’allégorie alchimique est une trame tissant des correspondances entre art, esthétique, philosophie et psychanalyse. L’alchimie est une discipline qui utilise beaucoup de symboles, d’images, pour illustrer, et parfois dissimuler, son propos. Nous proposons d’user de ces images comme de métaphores qui nous permettront d’illustrer à notre tour notre méthode de pensée.

Ce processus de pensée a pour objectif de mener à une dissolution de la matérialité objectale de l’œuvre d’art au profit d’une quête, d’une expérience esthétique comme expérience de la connaissance.

Je propose donc d’expérimenter une méthode permettant d’opérer cette dissolution par rectification de ce matériau inconscient qu’est notre faculté imaginale. Le terme imaginal est proposé par Henry Corbin en 1979 dans sa seconde édition de Corps spirituel et terre céleste, Pour une charte de l’Imaginal. Il y distingue l’imagination du « monde imaginal » en élaborant un « entre-deux entre le « monde escompté » et le « monde observé », une sorte de « brèche dans le décor » qui permettrait – comme il l’écrit – de remettre le monde à l’endroit. » (1) La faculté imaginale serait donc ce qui se situe entre le réel et l’imaginaire, entre le visible et l’invisible, entre le matériel et l’immatériel.

En parcourant les travaux de Carl Gustav Jung, Gaston Bachelard, Henri Bergson, des Surréalistes, d’Isidore Isou, d’Yves Klein ou d’Henri Maldiney, se dessine une confirmation de la transmutation possible de la matière première en pure énergie vibrante et vitale. Alors, l’expérience de l’art, l’expérience esthétique, devient une quête existentielle et essentielle à laquelle nous pouvons accéder.

Par le Solve & Coagula alchimique, un des processus de l’alchimie qui propose de dissoudre puis de coaguler la matière par décantation et calcination pour atteindre la pierre philosophale, nous obtenons l’Or, la pierre philosophale de la connaissance. Une expérience extatique de l’art en somme.

Suggérons alors, à la suite de Markus Gabriel (2) dans son ouvrage Le pouvoir de l’art , que « l’art est réellement incontrôlable. Personne, pas même l’artiste, n’est en position de gouverner son histoire. J’irai même plus loin : l’art nous contrôle sans nous manifester d’intérêt particulier […] L’art a pris possession de l’esprit humain dès les peintures de Lascaux, d’Altamira, etc… Il s’exécute dans notre être même, tel un logiciel d’ordinateur.

Rencontrer à nouveau l’art, et trouver sa singularité en lui, sans qu’il ne la dérobe, voilà une autre manière de formuler la quête de l’expérience esthétique.

L’oratoire

L’oratoire, chez les alchimistes, est la partie mentale du laboratoire, la serre à informations et à idées, le lieu de la pensée, de la prise de notes, de réflexion, du croisement d’informations, de la compilation et de la recherche d’ouvrages. Il concerne le volatil, l’esprit, ce qui est en haut et dedans. Mais il est également un lieu d’échange et de partage avec d’autres alchimistes, chercheurs, praticiens ou artistes.

Dans la méthode de l’Œufre au Rose, il représente la pensée de l’art, le travail mental, le monde métaphysique et méta-artistique, c’est à dire au-delà de l’art, ne se situant ni avant ni après mais sur un plan différent, qui accepterait de concevoir l’art d’une façon globalisante, interdisciplinaire, imaginale et invisuelle, un plan décalé de la réalité admise par la doxa, la pensée commune.

Roxane dans son Oratoire, février 2024
Roxane dans son Oratoire, février 2024

L’oratoire de l’Œufre n’est autre qu’un camping-car de 1982 réaménagé, nommé Eugène. Eugène est une cellule mobile, un détachement de l’Institut d’Art Philosophique et Invisuel (IAPI) (3), ayant la possibilité d’aller à la rencontre des publics et de colporter ainsi la pensée et la méthode de l’Œufre au Rose, notamment dans les milieux ruraux. Grâce à Eugène, c’est l’art qui se déplace chez les publics. Eugène a pu intervenir lors de la Semaine des Arts à Soueich en juillet 2023, un petit village en Haute Garonne (31), qui propose chaque année un festival des arts visuels, ainsi que dans le cadre d’interventions d’artistes plasticiens dans un Espace de Vie Sociale à l’Isle en Dodon (31) en janvier et février 2024.

A chaque intervention il s’agit de proposer aux gens de concevoir l’art dans son principe, sans le support d’œuvres d’art visuelles, et d’entamer une réflexion philosophique sur ce nouveau genre d’art qu’est l’art invisuel via la méthode de l’Œufre au Rose.

Eugène installé à Soueich (31) lors de la Semaine des Arts, juillet 2023.
Eugène installé à Soueich (31) lors de la Semaine des Arts, juillet 2023.

Lors des moments de rencontre avec les personnes qui entrent dans le camping-car, une opération alchimique a lieu. Cette opération procède de l’émission d’un discours nouveau sur l’art, d’une autre perception de l’œuvre d’art et de sa matérialité.

Ce discours ouvre un champ des possibles pour le public, un monde imaginal qui se situerait entre l’imaginaire et les concepts où il admet la notion d’art d’un point de vue éthéré et vit une expérience esthétique imaginale, privée « d’images », nouvelle, qui s’est créée par de nouveaux liens de pensées qui lui ont été insufflés.
Ce que j’appelle Œufre au Rose permet au public d’enclencher un processus actif imaginal avec moi. Apercevoir quelque chose qui, physiquement, en tant que particules, atomes ou matérialité, n’existe pas dans notre perception de la réalité, comme c’est le cas de la couleur rose, le redécouvrir autrement que par la visualité commune.

L’Œufre au Rose est une proposition d’une expérience sensible intime, interne, qui ne passe pas par le visuel. Une quête qui est une exploration, comme si l’on partait à la découverte d’un nouvel art. Une exploration du ciel des idées, ou bien des eaux matricielles et abyssales de notre imagination, de notre inconscient. Concrètement, cela peut s’apparenter à une méditation, visualisation ou prise de conscience, même si elle peut avoir lieu à retardement.

Il s’agit finalement d’« essayer sans essayer » de vivre l’art sans images préconçues ou pré programmées.
Afin de comprendre la matière suite au travail de rectification alchimique, en un réalignement entre le réel et notre monde imaginal. Et de considérer que la pensée EST art.

Nous nommerons alors cet art, art philosophal, en proposant une trame de pensée philosophico-alchimique et méta-artistique.

Enfin, étant donné que le travail de rectification est propre à chaque individu et qu’il s’agit d’une quête personnelle, l’art qui se déploie à ce moment-là est forcément singulier.

Le récepteur devient alors artiste et peut se transformer lui-même, s’émanciper via la pratique de son art libéré du carcan de la matière ou de la visualité propre à l’art visuel.

À l’intérieur d’Eugène, l’oratoire de l’Œufre au Rose, Roxane transmet à ses visiteu.r.se.s une autre pensée de l’art, L’Isle en Dodon (31), janvier 2024.
À l’intérieur d’Eugène, l’oratoire de l’Œufre au Rose, Roxane transmet à ses visiteu.r.se.s une autre pensée de l’art, L’Isle en Dodon (31), janvier 2024.

L’allégorie alchimique

Comme nous l’avons expliqué plus haut, l’alchimie est une discipline qui utilise beaucoup de symboles, d’images, pour illustrer, et parfois dissimuler, son propos. Nous proposons alors d’user de ces images comme de métaphores qui nous permettront d’illustrer à notre tour notre méthode de pensée. Comme a pu le faire par ailleurs Gaston Bachelard (4) en s’intéressant tout autant à la philosophie des sciences, à l’art, aux rêves ou à l’alchimie. Pour lui, notre imagination aurait comme épicentre la matière, et plus précisément, les quatre éléments fondamentaux que sont le feu, l’eau, l’air et la terre. Éléments que l’alchimie reconnaît aux côtés du soufre, du sel et du mercure comme les représentations de ce qui constitue notre nature profonde, la nature humaine… L’Adam, au sens de nature première, initiale et profonde de l’humain… qui se trouve donc être lui-même cette matière sur laquelle l’alchimiste et l’artiste vont finalement œuvrer.

Et c’est sur cette imagination, nourrie de la matière de notre inconscient que l’Œufre au Rose propose d’opérer.
Chez Bachelard, on parle d’imagination dynamique. D’une volonté de créer chez l’alchimiste ou l’artiste, d’une volonté de puissance, que l’on retrouve chez Nietzsche également.

Henry Corbin (5), lui, évoque un monde imaginal « qui n’est ni le monde empirique des sens ni le monde abstrait de l’intellect ». Nous posons alors la question de savoir si l’art invisuel ne serait pas cet entre-deux en se situant entre le visible et l’invisible, dans l’imaginaire ou dans « l’infinitésimal » (cher à Isidore Isou) ?

Anatomie subatomique de l’Œufre

L’étude approfondie de la matière nous mène alors sur les rives de la science, car après avoir abordé de manière symbolique les éléments naturels qui la constitue, au même titre que l’humain ; il s’agit d’entrevoir une matière quantique, faite de particules subatomiques agissant et s’organisant en fonction de l’observateur et de l’environnement (le phénomène de décohérence quantique et l’effet d’observateur expliquent que les objets quantiques sont modifiés dès leur entrée en contact avec quelque élément, atome ou molécule que ce soit, y compris l’air, ou la lumière) dont elles disposent. Chaque particule d’atome, et donc chaque chose qui existe, est constituée de plus de 99% de vide. Elle est plus exactement composée en majorité d’un vide mouvant, d’une « énergie du vide », d’une « agitation d’ondes » puisque les électrons eux-mêmes sont des ondes de matière.
Il s’agit donc d’une matière mouvante et foisonnante, vibrante d’informations, comme a pu le proposer Henri Bergson, qu’elle ne cesse de chuchoter à son spectateur/récepteur.

La physique quantique nous révèle alors un microcosme au fonctionnement totalement contre-intuitif dans un macrocosme au service de notre perception et de notre interprétation phénoménologique. Il s’agit là d’un exercice de pensée qu’il est intéressant de mettre à l’épreuve de notre conception de l’art et de la matière.

Roxane dans son Oratoire en train d’accueillir ses publics, février 2024.

L’Œufre quantique au Rose

Si l’on s’attache à dé-couvrir strate après strate l’Œufre, en expérimentant une pensée nanoscopique et à revenir au principe de l’art dépourvu de ces accidents, dans le sens de ce qui n’est pas nécessaire, qui peut ne pas être ou disparaître, contrairement à la substance, l’accident n’existe pas en soi. Et de ses qualia, qui sont des caractéristiques qualitatives de notre vie mentale consciente, un contenu subjectif de l’expérience d’un état mental, ils composent ce que l’on appelle la conscience phénoménale, par exemple la perception des couleurs est un problème classique des qualia : comment l’expérience des couleurs émerge-t-elle lors du traitement de certaines ondes lumineuses par le cerveau ? Nous retrouvons ici une idée d’art platonicienne en somme.
Werner Heisenberg déclare à ce sujet que « les plus petites unités de matière ne sont pas, en fait, des objets physiques dans le sens habituel du terme. Elles sont, dans le sens de Platon, des idées. »

Au sujet de la « chose » physique qu’est l’œuvre d’art, Emmanuel Ransford (6) explique que « les atomes ne sont pas des « choses » mais de simples tendances, il faut penser en termes de possibilités plutôt que de « choses ». Mais aussi que « les choses ne sont pas constituées d’autres choses ; elles sont faites d’idées, de concepts, d’information. »

Les objets (d’art) ne sont que des mouvements possibles de la conscience et à chaque instant nous choisissons l’un de ces mouvements en guise de manifestation de l’expérience vécue. Tout est choix, interprétation, subjectivité phénoménologique de nos perceptions. Nous sommes ainsi soumis aux limites perceptives de notre corps lors de nos interactions avec l’art visuel.

Il s’agit donc de comprendre que l’art qui nous est exposé par le biais d’un objet d’art ou d’un événement perceptif est en quelque sorte faussé, altéré. Au risque de développer chez les artistes comme chez les publics une vision et un rapport restreint et limité à l’art (par l’œuvre d’art), un art soumis à un seul et unique filtre de création, d’observation et de compréhension. Accéder de manière plus vaste à l’art c’est comprendre, comme le propose Alexandre Gurita, que « l’art n’existe pas en soi, la seule chose qui existe, c’est l’interprétation que l’on en fait. » (8)

Le processus de l’Œufre au Rose propose d’associer cette pensée inspirée de la physique quantique et de la philosophie à la pensée de l’art afin d’ouvrir de nouvelles façons de concevoir l’art et les œuvres d’art selon la voie de la dissolution et de la séparation de l’unité de la prima materia alchimique, matière première telle que nous l’avons définie en amont.

Roxane dans son Oratoire en train d’échanger avec ses publics sans intermédiaire, février 2024.

Les strates de l’expérimentation

Nous allons maintenant aborder les différentes étapes constitutives du processus de l’Œufre au Rose, elles sont trois et sont empruntées à l’alchimie : l’Œufre au Noir, l’Œufre au Blanc et l’Œufre au Rouge. Une fois ces étapes traversées, l’Œufre au Rose est accompli. Rappelons que le rose n’existe pas et permet de quitter la réalité vibratoire physique ; il s’agira alors de goûter l’Or philosophal, notion elle aussi tirée de l’alchimie, symbolisant la pierre philosophale, ultime état d’accès à l’expérience pure de la connaissance esthétique.

Ces stades de compréhension permettent d’illustrer métaphoriquement le parcours du chemin initiatique qu’est la dissolution de la matière de l’œuvre et la découverte du principe de l’art.

Schéma simplifié représentant les étapes symboliques du processus de l’Œufre au Rose et les éléments naturels
concernés.

L’Œufre au Noir

L’Œufre au Noir est la première étape pour atteindre L’Œufre au Rose, il implique de traverser sa ténèbre, sa destruction et son chaos, confronter ses zones d’ombres, de doute, celles que l’on aurait tendance à fuir plutôt que de les étudier afin de retrouver le point initial, l’élan vital, la durée pure, le « cri inarticulé », informe, le principe que nous recherchons en somme.

C’est-à-dire accepter de comprendre la matière dans son essence profonde, l’avoir visitée pour pouvoir s’en extraire en tant qu’artiste de manière concrète comme métaphysique. Déconstruire la matière noire, lourde, vile, pour la transmuter en un humus fertile. Écouter son chuchotement, sa fournaise et laisser renaître la couleur en tant que fréquence vibratoire, lumineuse.

Les eaux matricielles de l’Océan des Causes

Définissons ces deux images élaborées à partir d’images philosophico-alchimiques : les « eaux matricielles » sont les eaux originelles, dans lesquelles tout embryon baigne lors de son développement, les corps composés d’eau, l’eau symbole de l’inconscient, des rêves et de l’imagination mais aussi des émotions.
« L’Océan des Causes » est également une image évoquant la causalité au sens métaphysique, en tant que condition déterminante de notre existence et de l’existence des « choses ».

Les eaux dans l’Œufre au Blanc (qui est la seconde étape de l’Œufre au Rose, comme nous le verrons plus tard) signifient la purification par l’eau mais aussi l’immersion totale qu’est la réalité dans laquelle nous pensons être plongés et dans laquelle baigne l’art avant même que le début d’une idée s’esquisse dans l’esprit de l’artiste.
Proposons donc l’idée en partant du principe que ces eaux, en général, nous conditionnent, puisqu’elles sont l’environnement direct dont nous sommes imprégnés.

Faisons maintenant un parallèle avec l’art, le monde de l’art, les artistes, la marchandisation ou l’histoire de l’art visuel telle qu’elle nous a été transmise qui baignent dans un conditionnement, un flux permanent de schémas systémiques, d’images et donc « d’inspirations » finalement usagées, des eaux usées, en quelques sortes… Ne serait-il pas temps de changer l’eau de l’aquarium ? Et de relâcher les poissons dans l’océan ?

Car l’eau, comme nous l’avons vu est aussi l’élément qui permet de laver et de purifier, et c’est cette étape que nous aborderons avec l’Œufre au Blanc.

L’Œufre au Blanc

L’Œufre au Blanc est la seconde étape lorsque l’on emprunte la voie alchimique.

Et comme vous l’aurez compris, il est question de traverser les Grandes Eaux, revivre notre état embryonnaire, et s’immerger symboliquement dans l’Océan des Causes métaphysiques de la vie, afin de se laver de toutes les scories et conditionnements sociaux, historiques, et personnels. L’artiste / le praticien / le chercheur a procédé à une déconstruction de la matière première dans l’Œufre au Noir, il s’agit maintenant de laver à grande eau les restes de schémas limitants, se détacher totalement du visuel, du matériel et chercher le principe pur de la démarche artistique c’est à dire de la création de sa singularité.

L’Œufre au Rouge

L’Œufre au Rouge est l’épreuve du feu appelée calcination. En alchimie le feu est le grand transformateur, la condition absolue à la transmutation de la matière. Il joue également un grand rôle dans la symbolique imaginaire ; Bachelard parle d’ailleurs de psychanalyse du feu .

Dans les protocoles alchimiques il s’agit d’augmenter le feu de façon qu’il évapore les dernières traces d’eau (de l’Œufre au Blanc), mais aussi qu’il puisse parfaire le processus de fixation des éléments fondamentaux. Une fois la calcination accomplie, restent alors les cendres qui sont à la fois le feu et la terre. Et maintenant que nous sommes revenus à la terre (qui était notre matière première au départ de l’Œufre), le cycle s’achève dans l’unité retrouvée.

Unité de la matière rectifiée par sa transmutation, alignée à un nouveau réel invisuel.

Quand l’Œufre au Rose devient Or de l’art philosophal …

La transmutation a été accomplie.

Pour résumer l’ensemble du processus alchimique via la métaphore des éléments naturels chers à Gaston Bachelard, on peut dire que l’Œufre commence par l’élément terre qui est réduit en eau (Nigredo ou Œufre au Noir), puis l’eau est réduite en air (Albedo ou Œufre au Blanc), puis l’air en feu (Rubedo ou Œufre au Rouge), avant que le feu ne soit définitivement fixé en terre. Ainsi la boucle est bouclée (nous retrouvons ici le symbole de l’Ouroboros alchimique, un serpent formant un cercle en se mordant la queue).

Schéma détaillé et illustré des différents états traversés par l’Œufre.

L’Œufre au Rose est alors total et complet, tout comme l’art, qui après avoir traversé chaque étape du protocole alchimique retrouve son entièreté épurée, nouvelle et singulière.

Se dessine alors pour celui ou celle qui a expérimenté la découverte d’une vérité, celle de son Or propre, de sa singularité dans l’art, que l’on nomme Or philosophal si on poursuit la métaphore de l’alchimie.

Nous conclurons en disant que l’art invisuel peut transcender toutes les formes d’art préexistantes, atteindre un dépassement généreux et exigeant (clin d’œil à l’ENDA) (9).

L’énigme de l’art et de sa matière invisuelle se trouve alors peut-être dans la quête initiatique de la connaissance.
Au contact de l’art dans son essence la plus principielle, nous avons la possibilité d’accéder à une nouvelle forme de connaissance, que nous n’avions peut-être jamais envisagée.

1) Cynthia FLEURY, Imagination, imaginaire, imaginal, PUF débats philosophiques, 2006, p. 15
2) Markus GABRIEL, Le pouvoir de l’art, Flammarion, coll. Champs Arts, 2021, p.24
3) L’ IAPI (Institut d’Art Philosophique et Invisuel) est une structure de recherche, d’expérimentation et de
transmission autour de la philosophie et de l’art invisuel. L’institut est en cours d’élaboration par Roxane
Vidalon.
4) Gaston BACHELARD, Le droit de rêver, PUF, 1re édition, 1970, Coll. À la pensée, 2013.
5) Henry CORBIN, Corps spirituel et terre céleste, “Pour une charte de l’Imaginal”, Buchet-Chastel, 2e édition,
1979.
6) Emmanuel RANSFORD, L’Esprit de la matière, documentaire, 98 min, 2011.
7) Gaston BACHELARD, La psychanalyse du feu, Gallimard, coll Folio Essais, 1949, 2e édition 1992.
8) L’art c’est l’art de l’art, ce qui compte ça n’est pas l’art mais ce qu’on en fait avec.
9) L’ENDA (Ecole nationale d’art de Paris), première école de recherche artistique dont la devise est Exigence et générosité. https://www.enda.fr

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